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Full text of "Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires"

Project Gutenberg's Les Contemporains, Quatrime Srie, by Jules Lematre

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Les Contemporains, Quatrime Srie
       Etudes et Portraits Littraires

Author: Jules Lematre

Release Date: September 6, 2009 [EBook #29918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIME SRIE ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica
- Bibliothque Nationale de France and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net





[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.]




               NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

                       JULES LEMATRE



                     LES CONTEMPORAINS

              TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES

                      QUATRIME SRIE




               STENDHAL--BAUDELAIRE--MRIME
             Barbey D'AUREVILLY--Paul VERLAINE
                  Victor HUGO--LAMARTINE
                G. SAND--TAINE et NAPOLON
                      SULLY-PRUDHOMME
                Alphonse DAUDET--RENAN--ZOLA
                  Paul BOURGET--Jean LAHOR
                         GROSCLAUDE




                   _Deuxime dition_

                          PARIS
              LIBRAIRIE H. LECNE ET H. OUDIN
                   17, RUE BONAPARTE, 17

                          1889
   Tout droit de traduction et de reproduction rserv




LES CONTEMPORAINS




STENDHAL

SON JOURNAL, 1801-1814, publi par MM. Casimir STRYIENSKI et Franois de
NION.


L'excuse de Stendhal, c'est que, bien rellement, il n'crivait son
journal que pour lui et non point, comme ont fait tant d'autres, avec
une arrire-pense de publication. Et si, quelque bonne volont qu'on
apporte  cette lecture, les trois quarts de ces notes sont dcidment
dnues d'intrt, il ne faut pas oublier qu'il n'tait qu'un enfant
quand il commena  les crire.

L'excuse des diteurs, c'est que (pour parler comme M. Ferdinand
Brunetire) toute cette littrature personnelle, journaux, mmoires,
souvenirs, impressions, est fort en faveur aujourd'hui. C'est,
d'ailleurs, que Stendhal n'est pas seulement un des crivains les plus
originaux de ce sicle, mais qu'un certain nombre de lettrs,
sincrement ou par imitation, les uns pour paratre subtils et les
autres parce qu'ils le sont en effet, considrent Beyle comme un matre
unique, comme le psychologue par excellence, et lui rendent un culte o
il y a du mystre et un orgueil d'initiation. C'est qu'enfin de ces 480
pages, souvent insignifiantes et souvent ennuyeuses, on en pourrait
extraire une centaine qui sont dj d'un rare observateur, ou qui nous
fournissent de prcieuses lumires sur la formation du caractre et du
talent de Stendhal. J'en sais d'autant plus de gr  MM. Stryienski et
de Nion, que je n'ai jamais parfaitement compris, je l'avoue, cet homme
singulier, et que j'ai beaucoup de peine, je ne dis pas  l'admirer,
mais  me le dfinir  moi-mme d'une faon un peu satisfaisante. Il m'a
toujours paru qu'il y avait en lui du je ne sais quoi, comme dit Retz
de La Rochefoucauld.

Ce je ne sais quoi, c'est peut-tre ce que j'y sens de trop loign de
mes gots, de mon idal de vie, des vertus que je prfre et que je
souhaiterais le plus tre capable de pratiquer,--ou tout simplement, si
vous voulez, de mon temprament. Se regarder vivre est bon; mais, aprs
qu'on s'est regard, fixer sur le papier ce qu'on a vu, s'expliquer, se
commenter ( moins d'y mettre l'adorable bonne grce et le dtachement
de Montaigne); se mirer longuement chaque soir, commencer ce travail 
dix-huit ans et le continuer toute sa vie... cela suppose une manie de
constatation, si je puis dire, un manque de paresse, d'abandon et
d'insouciance, un got de la vie, une nergie de volont et d'orgueil,
qui me dpassent infiniment.

Car,--et c'est la premire clart que ces pages nous donnent sur leur
auteur,--le journal de Stendhal n'est pas un panchement involontaire et
nonchalant; c'est un travail utile. C'est pour lui un moyen de se
modifier, de se faonner peu  peu en vue d'un but dtermin. Chaque
jour, il note ce qu'il a fait dans telle circonstance et ce qu'il aurait
d faire ou viter, tant donn les desseins qu'il poursuit et que nous
verrons tout  l'heure. Pour lui, s'analyser, c'est agir.

Stendhal appartient, en effet,  une gnration robuste, violente,
brutale, nullement rveuse; nullement pessimiste. Lui-mme est un mle,
un sanguin, un homme d'action. Il est, par son libre choix, lieutenant
de dragons  dix-huit ans; il est commissaire des guerres en Allemagne
et en Autriche; il fait, sur sa demande, la campagne de Russie. C'est
un soldat, un administrateur et un diplomate, et qui a le got de ces
diverses fonctions. Si,  certains moments, il est triste et dcourag
jusqu' songer au suicide (du moins il le dit), c'est par accident et
pour des motifs prcis: un manque d'argent, un espoir du; mais ce
n'est point par l'effet d'une mlancolie gnrale; d'une lassitude de
lymphatique ou d'une imagination de nvropathe. Il n'a rien d'un Ren. 
plus forte raison n'a-t-il rien d'un jeune puis d'aujourd'hui. Si vous
voulez comprendre quel abme il peut y avoir  la fois entre deux
gnrations et entre deux mes, lisez le journal de Stendhal, cette
confession d'un jeune homme du premier Empire; puis lisez, par exemple,
_Sous l'oeil des barbares_, ce journal d'un jeune homme de la troisime
rpublique, et comparez ces deux jeunesses. Vous sentirez clairement ce
que je ne puis qu'indiquer.

Stendhal est absolument antichrtien. Il est venu  une poque o il
tait possible d'tre ainsi. Cela est plus malais  prsent. Ses
matres de philosophie sont Hobbes, Helvtius et Destutt de Tracy. Il
est libre de toute croyance et mme de tout prjug, quel qu'il soit. Il
l'est naturellement, et  un degr qui nous tonne et nous scandalise,
pauvres ingnus que nous sommes. Nous en conclurions volontiers qu'il y
avait en lui une trange duret foncire. C'est que, nous avons beau
faire effort pour nous affranchir, il est des cas o, en vertu de notre
ducation, nous fixons malgr nous des limites  la libert d'esprit, et
nous sommes tout prts  la nommer autrement quand elle insulte 
certains sentiments que nous jugeons sacrs et hors de discussion. Cette
duret se trahit assez souvent chez Beyle. J'en trouve dans le journal
un trs remarquable exemple. Beyle est malade  Paris, et son pre, qui
habite Grenoble, vient de lui refuser une avance sur sa pension.

Je viens de rflchir deux heures  la conduite de mon pre  mon
gard, tant tristement min par un fort accs de la fivre lente que
j'ai depuis plus de sept mois.

... Qu'on calcule l'influence d'une fivre lente de huit mois,
alimente par toutes les misres possibles, sur un temprament dj
attaqu d'obstruction et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on
vienne me dire que mon pre n'abrge pas ma vie!

... Il ne daigne pas rpondre depuis plus de trois mois  des lettres
o, lui peignant ma misre, je lui demande une lgre avance, _pour me
vtir_, sur une pension de trois mille francs, rduite par lui  deux
mille quatre cents francs, avance dont il peut se rembourser par ses
mains, aux mois de printemps que je passerai  Grenoble.

... D'abord tout cela, et vingt pages de dtails tous horriblement
aggravants; mon pre est un _vilain sclrat_  mon gard, n'ayant ni
vertu, ni piti. _Senza virt n carit_, comme dit Carolino dans le
_Matrimonio segreto_.

Si quelqu'un s'tonne de ce fragment, il n'a qu' me le dire, et,
partant de la dfinition de la vertu, _qu'il me donnera_, je lui
prouverai _par crit_, aussi clairement que l'on prouve que toutes nos
_ides_ arrivent par nos sens, c'est--dire aussi videmment qu'une
vrit morale puisse tre prouve, que mon pre  mon gard a eu la
conduite d'un malhonnte homme et d'un excrable pre, en un mot d'un
_vilain sclrat_.

Ce dfi est assez bizarre. Voici qui l'est plus encore:

Je finis cet crit... en ritrant l'offre de prouver _quantum dixi_,
par crit, devant un jury compos des six plus grands hommes existants.
Si Franklin existait, je le nommerais. Je dsigne pour mes trois,
Georges Gros, Tracy et Chateaubriand, pour apprcier le malheur moral
dans l'me d'un pote.

Si, aprs cela, vous m'accusez d'tre _fils dnatur_, vous ne
raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et prira avec
vous.

Et il y revient encore avec un acharnement maladif:

Ou vous _niez la vertu_, ou mon pre a t un vilain sclrat  mon
gard; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voil la
vrit, et je suis prt  vous le prouver par crit  la premire
rquisition.

Or, il parat bien que ce pre tait un homme assez rude et
dsagrable; mais, si vous songez que ce tyran, n'ayant lui-mme que dix
mille francs de rente, faisait  son fils, alors g de vingt-deux ans,
une pension de deux mille quatre cents francs qui en vaudraient plus de
cinq mille aujourd'hui; que Stendhal avait, en outre, une rente de mille
francs qui lui venait de sa mre et que, si l'argent lui avait manqu
pour se soigner, c'est qu'il en dpensait beaucoup pour ses habits et
pour le thtre, vous verrez peut-tre autre chose que de l'indpendance
d'esprit dans cette furieuse impit filiale. Et ce n'est point l,
comme vous le pourriez croire, un simple accs de fivre: car, d'abord,
il appelle couramment son pre dans le reste du journal: mon btard de
pre; puis, relisant vingt ans aprs la page que j'ai cite, il ajoute
en marge:

Ne rougis-tu point, au fond du coeur, en lisant ceci en 1835? Aurais-tu
besoin que j'crivisse la dmonstration tout au long?

Rentre dans toi-mme.

ARRT.

Et voici ce qu'il avait crit dj, en 1832,  propos de la mort de son
pre, dans un de ces articles ncrologiques qu'il se plaisait  composer
sur lui-mme:

Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas
trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherch en vain  m'en
affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison.

En supposant mme que tous les griefs de Stendhal aient t fonds, on
se dit qu'il y a des sentiments qu'on peut sans doute prouver malgr
soi, mais qu'il est odieux de s'y complaire, de les dvelopper par
crit, parce qu'ils offensent, tout au moins, des conventions trop
anciennes, trop ncessaires  la vie des socits, et vnrables par l
mme. Toute me un peu dlicate, ou, si vous voulez, un peu craintive,
modeste et religieuse, pensera ainsi. Maintenant, si vous cherchez, sur
ce point particulier, un cas analogue  celui de Stendhal, vous serez
tout surpris de rencontrer Mirabeau et Jules Valls... Et, en dpit de
son sang froid et de sa scheresse d'crivain, vous n'hsiterez plus 
classer parmi les violents cet abstracteur de quintessences.

Tout cela n'empche point Stendhal de se croire extraordinairement
sensible. Si je vis, ma conduite dmontrera qu'il n'y a pas eu d'homme
aussi accessible  la piti que moi... La moindre chose m'meut, me fait
venir les larmes aux yeux... Ces dclarations reviennent  chaque
instant. Il y a l videmment un reste de sensiblerie  la faon du
dix-huitime sicle. Cela veut dire aussi qu'il ressent vivement le
plaisir et la peine, qu'il est de temprament voluptueux. Et d'autres
fois, enfin, c'est simplement sensibilit d'artiste. Il faut commencer
par sentir les choses profondment--et brivement,--pour tre capable de
les rendre ensuite dans leur vrit.

Il a un immense orgueil, et toutes les formes de l'orgueil, les plus
petites comme les plus grandes: l'orgueil de Csar et celui de Brummel.
Il constate  et l qu'il tait bien habill (et il dcrit son
costume), qu'il a t beau, brillant, spirituel, profond; qu'il est
original et qu'il a du gnie. Je cite tout  fait au hasard. Il relit un
de ses cahiers, il en est content et il ajoute: Il y a quelquefois des
moments de profondeur dans la peinture de mon caractre. Il vient de
prendre une leon de dclamation: J'ai jou la scne du mtromane avec
un grand nerf, une verve et une beaut d'organe charmantes. J'avais une
tenue superbe de fiert et d'enthousiasme. Et plus loin: La charmante
grce de ma dclamation a interdit Louason. Ou bien: La rflexion
profonde ( la Molire) que je fais dans ce moment, etc... Ou encore:
Je commence  aborder dans le monde le magasin de mes ides de pote
sur l'homme. Cela donne  ma conversation une physionomie inimitable,
etc., etc... Cela est continuel. Penser ainsi de soi, passe encore: nous
sommes de si plaisants animaux! Mais l'crire! ft-ce pour son bonnet de
nuit! Je n'en reviens pas!

Cet orgueil s'accompagnait, comme il arrive souvent, d'une extrme
timidit, qui n'en tait que la consquence,--timidit qu'exaspraient
encore sa sensibilit d'artiste et sa sagacit d'observateur.
Orgueilleux, il craignait d'autant plus d'tre ridicule; sensible, il
souffrait d'autant plus de cette crainte; clairvoyant, il rencontrait
partout des occasions d'en souffrir, ou mme les faisait natre. Tout ce
mcanisme est fort connu, et je vous fais l de la psychologie
lmentaire.

J'ai dit qu'il tait bien de son temps.  l'origine du moins, sa qualit
matresse me parat avoir t une indomptable nergie. Il croit  la
toute-puissance de la volont. Nous le voyons imposer  la sienne deux
tches principales.

Premirement, il veut se faire aimer d'une petite comdienne, Mlanie
Guilbert, qu'il appelle plus souvent Louason. Le travail de rou naf
auquel il se livre, et qu'il nous raconte jour par jour, est impayable.
Il est seulement fcheux que la relation en dure trop longtemps, et
qu'il se rpte beaucoup. Il se demande sans cesse: Ai-je t habile
aujourd'hui? Non; j'ai fait telle et telle faute. Il faudra que demain
je dise ceci, je fasse cela. Comme il n'a que vingt ans, il a encore
des ingnuits. De temps en temps, il se pose cette question: Mlanie
ne serait-elle qu'une coquine? Un vieux monsieur la traite tout  fait
familirement et vient passer chez elle deux ou trois heures par jour.
Beyle crit: Ce vieux monsieur serait-il son entreteneur? Et un peu
aprs: Non, je m'tais tromp: il vient seulement lui faire rpter ses
rles. Une phrase qui revient toutes les dix pages, c'est celle-ci: 
tel moment, si j'avais os, je l'aurais eue. Cela devient trs comique
 la longue. Finalement, il fait  Louason sa cour pendant plus d'un an
sans arriver  rien. C'est timidit; c'est aussi manque d'argent
(l'argent donnant en ces affaires une grande assurance); c'est surtout
qu'il s'applique trop, combine trop, se regarde trop faire Et,--chose
admirable,--ce qu'il n'a pu conqurir par toute une anne de soins
assidus et savants,--trop savants,--il l'obtient trois ans aprs, 
l'improviste, quand il n'y songe presque plus. Et, tandis qu'il consacre
deux cents pages au rcit dtaill de ses manoeuvres et de ses
stratgies inutiles, il enregistre ngligemment, en une ligne, une
conqute qu'il n'attendait plus: Dix heures sonnent. J'ai pass la nuit
hier avec Mlanie. (J'adoucis l'expression.) Dons Juans,
instruisez-vous!

En somme, c'est l'histoire d'un premier chec, puisque, s'il arrive 
son but, c'est aprs y avoir renonc et par d'autres moyens que ceux sur
lesquels il comptait.

Secondement (je ne suis point ici l'ordre des dates), Beyle s'est jur 
lui-mme d'tre un grand pote, et un grand pote comique. Cela nous
surprend un peu, car, si Stendhal fut un inventeur, il n'tait nullement
pote au sens ordinaire et naturel du mot, et il n'avait  aucun degr
le gnie comique. Mais, encore une fois, il n'tait pas loign de
croire que l'on fait toujours ce que l'on veut avec nergie. Il procde
en posie, comme il a fait en amour, avec suite et mthode, tout un luxe
de rflexions, de prparations et de prmditations. Savourez, je vous
prie, la belle candeur de ces confidences (Beyle avait alors vingt ans):
Quel est mon but? d'acqurir la rputation du plus grand pote
franais, non point par intrigue, comme Voltaire, mais en la mritant
vritablement; pour cela, savoir le grec, l'italien, l'anglais. Ne point
se former le got sur l'exemple de mes devanciers, mais  coups
d'analyse, en recherchant comment la posie plat aux hommes et comment
elle peut parvenir  leur plaire autant que possible. Et alors il
s'impose d'normes lectures. Il lit mme des dictionnaires de rimes et
de synonymes, et entreprend de se faire un dictionnaire de style
potique(!) o il mettra toutes les locutions de Rabelais, Amyot,
Montaigne, Malherbe, Marot, Corneille, La Fontaine, etc.

Quelques-unes de ses opinions littraires sont intressantes et dj
rvlatrices soit de son caractre, soit de son talent futur. Sans doute
il est de son temps; il admire encore Crbillon; il dclare, aprs une
reprsentation de _la Suite du Misanthrope_, que d'glantine est le
plus grand gnie qu'ait produit le dix-huitime sicle en
littrature.--Je comprends d'ailleurs que ce jeune homme de tant
d'orgueil et d'nergie place trs haut Corneille et mme Alfieri: je
conois moins que celui qui doit crire le livre de _l'Amour_ fasse si
peu de cas du thtre de Racine. Mais il adore La Fontaine, Pascal, et,
sans rserve et par-dessus tout, Shakespeare (ce qui tait alors un
sentiment original). Il a le got et l'amour de la navet et de la
vrit. Il fait d'excellentes remarques sur notre tragdie classique:
C'est une fausse dlicatesse qui empche les personnages d'entrer dans
les dtails, ce qui fait que nous ne sommes jamais saisis de terreur,
comme dans les pices de Shakespeare. Ils n'osent pas nommer leur
chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.--Ducis semble
avoir oubli _qu'il n'est point de sensibilit sans dtails_. Cet oubli
est un des dfauts capitaux du thtre franais. Je n'ai pas le loisir
de dvelopper ici mon impression; mais on sent que, plus tard, le
romantisme, qu'il dfendra, ne sera pas tout  fait la mme chose pour
lui que pour les romantiques, qu'il ne mettra pas les mmes ides sous
les mmes mots, que cette rvolution littraire ne sera  ses yeux qu'un
dveloppement naturel du gnie national dans le sens de la vraie
simplicit et de la franchise d'observation...

L'histoire de cette seconde entreprise de Beyle est donc l'histoire d'un
second chec. Je me hte de dire qu'il n'a pas chou sur tous les
points. Il a voulu tre un homme du monde, un homme  bonnes fortunes,
un homme fort, comme disait Balzac; il s'y est fort appliqu (vous le
verrez en parcourant ses notes), et il l'a t dans une trs honorable
mesure. Et, enfin, il a t un trs subtil psychologue et un romancier 
peu prs unique dans son espce. Mais avec tout cela on peut dire qu'il
n'a point fait ce qu'il a voulu le plus nergiquement; et il me semble
que son journal nous dit pourquoi.

Il voulait le plaisir sous toutes ses formes, mais particulirement
l'action grandiose, la domination sur les femmes et sur les hommes. Son
idal tait celui de l'picurien, non de celui que clbrent les
chansons du Caveau, mais de l'picurien hroque de l'antiquit ou de la
Renaissance, pour qui l'action mme et la vertu virile taient le
meilleur des plaisirs. Il dit, en regrettant de n'avoir pas eu de
matresse  dix-huit ans: Elle et trouv en moi _une me romaine_ pour
les choses trangres  l'amour. Or, il passe toute sa vie dans d'assez
mdiocres emplois. Il crit ses deux romans  cinquante ans passs, et
meurt consul  Civita-Vecchia, sans avoir connu la gloire qu'il avait
tant dsire. Il a donc pu croire, en mourant, qu'il n'avait pas rempli
sa destine.

Voici, je crois, tout le mystre. Il avait reu de la nature, avec une
volont trs forte, un don merveilleux d'observation, et, comme on dit
aujourd'hui, de ddoublement. Il crut que, en mettant cette facult
d'analyse au service de sa volont, il augmenterait la puissance de
celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arriv. En s'observant
toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut
tre trs ignorant de soi pour tre vraiment fort, et il faut aussi
savoir s'arrter dans la connaissance ou, du moins, dans l'tude des
autres. Bonaparte avait sur les hommes des notions nettes, mais
sommaires. Beyle nous dit lui-mme: Je m'arrtais trop  jouir de ce
que je sentais... Je connais si fort le jeu des passions... _que je ne
suis jamais sr de rien,  force de voir tous les possibles_. Ce que
nous raconte le journal, c'est peut-tre l'aventure d'un grand homme
d'action paralys peu  peu par un incomparable analyste,--lequel a
gard d'ailleurs, dans ses oeuvres crites, le got le plus dcid pour
l'nergie humaine.

 aller au fond des choses, Fabrice del Dongo reprsente assez
exactement ce que Stendhal aurait souhait d'tre, et Julien Sorel (dans
la premire partie du _Rouge et du Noir_) ce qu'il a t. C'est
l'impression que m'a laisse ce journal--dont je n'ai pu vous donner,
par ces quelques lignes, qu'une ide fort imparfaite.




BAUDELAIRE

_Oeuvres posthumes et Correspondances indites, prcdes d'une tude
biographique_, par Eugne CRPET.


Le jeune marquis Wolfgang de Cadolles, fils d'migr, s'enrle dans
l'arme de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la
gloire. Il se distingue  Wagram; l'empereur le dcore de sa main, et
ds lors le marquis appartient corps et me  Napolon. Il devient
rapidement colonel. Aprs l'abdication de l'empereur, Wolfgang retrouve
son pre rapatri, et une belle royaliste qu'il aime depuis son
adolescence, Mme de Timey. Il est prs de faire sa soumission aux
Bourbons, quand l'empereur revient de l'le d'Elbe. Comme Ney, comme
Labdoyre, Wolfgang se rallie _irrsistiblement_  son ancien matre.
Il se cache aprs Waterloo; il crit  Mme de Timey: Venez et fuyons
ensemble. Elle hsite et rpond: Non. Seconde lettre de Wolfgang:
Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je
me constitue prisonnier. Et, quoique le roi lui ait accord
spontanment sa grce, il se tue dans sa prison.

Voil un canevas de drame. Il n'est pas prodigieusement original. Il
pourrait tre de n'importe qui. Or, il est de l'auteur de _Une Martyre_,
des _Litanies de Satan_ et de _Delphine et Hippolyte_. C'est M. Crpet
qui nous en donne le scnario assez dvelopp dans le volume qu'il vient
de publier: _Oeuvres posthumes et Correspondances indites_ de Charles
Baudelaire.

Il faut tre juste. Deux scnes, dans ce scnario, portent la marque du
pote des _Fleurs du mal_.

Au premier acte, nous avons vu arriver chez le comte de Cadolles un
soldat franais, le trompette Triton, bless, sanglant, dguenill.
Triton, guri, devient chef des piqueurs du comte, et Wolfgang passe sa
vie  la chasse avec Triton. Ce trompette, _ son insu, corrompt,
sduit_ le marquis. Il lui explique, dans son langage de trompette, dans
un style violent, pittoresque, grossier, naf, ce que c'est qu'un
combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitis
de rgiment, etc. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de
famille; il n'est pas rentr au village depuis les grandes guerres de la
rpublique; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mre. Le rgiment du 1er
houzards est devenu sa famille.--Une nuit, Wolfgang dit au trompette de
seller les deux meilleurs chevaux. Et, en route, il lui dit:--Devine o
nous allons. Nous allons rejoindre la grande arme. Je ne veux pas qu'on
se batte sans moi.

Cela, c'est d'assez bonne et plausible psychologie.

Au quatrime acte, Mme de Timey raconte son histoire  Wolfgang. Le
comte de Timey, qui tait un homme trs intelligent et trs corrompu, a
t l'amant de sa mre, femme d'un autre migr franais, Mme d'Evr.
Avant de mourir, aprs sa confession, M. le comte de Timey a voulu
pouser Mlle d'Evr, qui tait peut-tre, et probablement mme, sa
fille. Le moribond a employ sa nuit de noces  enseigner  sa femme sa
corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement:
_Ma chre fille, je laisse dans votre me virginale l'exprience d'un
vieux rou_. Et puis, il est mort. Ainsi, elle s'est trouve subitement
_riche, veuve quoique vierge, et pleine d'exprience quoique
innocente_.

Cela, c'est du bizarre, du surprenant, du diabolique, du satanique, et
Baudelaire a d tre particulirement satisfait de cette invention.

Mais, au reste, je ne vous ai parl de ce plan de drame que pour avoir
le droit de vous parler,  cette place[1], de Baudelaire lui-mme. J'ai
pass, en parcourant ses _Oeuvres posthumes_, par trois impressions.
J'ai senti l'impuissance et la strilit de cet homme, et il m'a presque
irrit par ses prtentions. Puis j'ai senti sa misre, sa souffrance
intime, et je l'ai plaint; j'ai reconnu en lui des vertus d'honnte
homme; j'ai cru  sa sincrit d'artiste, dont je doutais
d'abord.--Enfin, ayant relu _les Fleurs du mal_, j'y ai pris plus de
plaisir que je n'en attendais, et j'ai t contraint de reconnatre,
quoi qu'en aient dit d'habiles gens, la relle, l'irrductible
originalit de cet esprit si incomplet.

         [Note 1: Feuilleton dramatique des _Dbats_.]

J'ouvre les deux petits recueils de Penses de Baudelaire, _Fuses_ et
_Mon coeur mis  nu_. Il n'y a pas  dire, cela est terriblement pauvre,
avec de grands airs. C'est la recherche la plus purile des opinions
singulires. Et cela aboutit  des paradoxes aussi faciles
qu'effroyables. Il y en a qui reposent tout entiers sur un mot dtourn
de son sens. Exemple: L'amour, c'est le got de la _prostitution_. Il
n'est mme pas de plaisir noble qui ne puisse tre ramen  la
prostitution. Qu'est-ce que l'art? Prostitution... L'tre le plus
prostitu, c'est l'tre par excellence, Dieu. Ou bien: L'amour peut
driver d'un sentiment gnreux. Le got de la prostitution; mais il
est bientt corrompu par le got de la proprit... Si vous croyez que
cela veut dire quelque chose!

Ou bien: De la fminit de l'glise, comme raison de son
omni-puissance. Ou bien: Analyse des contre-religions; exemple: la
prostitution sacre. Qu'est-ce que la prostitution sacre? Excitation
nerveuse.--Mysticit du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le
paganisme et le christianisme. Le paganisme et le christianisme se
prouvent rciproquement. Le pire, c'est que je sens ce malheureux
parfaitement incapable de dvelopper ces notes sibyllines. Les penses
de Baudelaire ne sont, le plus souvent, qu'une espce de balbutiement
prtentieux et pnible. Une fois, il dclare superbement: J'ai trouv
la dfinition du beau, de mon beau  moi. Et il crit deux pages pour
nous dire qu'il ne conoit pas la beaut sans mystre ni tristesse; mais
il ne l'explique pas, il ne saurait. On n'imagine pas une tte moins
philosophique.

Je ne parle pas de ces maximes d'une perversit si aise qu'il semble
qu'on en fabriquerait comme cela  la douzaine: Moi, je dis: la volupt
unique et suprme de l'amour gt dans la certitude de faire le mal. Et
l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve
toute volupt.--Je comprends qu'on dserte une cause pour savoir ce
qu'on prouvera  en servir une autre.--tre un homme utile m'a
toujours paru quelque chose de bien hideux, etc... Et son catholicisme!
et son dandysme! et son mpris de la femme! et son culte de
l'artificiel! Que tout cela nous parat aujourd'hui indigent et banal!
La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur... La
femme est _naturelle_, c'est--dire abominable.--J'ai toujours t
tonn qu'on laisst les femmes entrer dans les glises. Quelles
conversations peuvent-elles avoir avec Dieu? La jeune fille, ce qu'elle
est en ralit. Une petite sotte et une petite salope; la plus grande
imbcillit unie  la plus grande dpravation.--Le commerce est, par son
essence, _satanique_... Le commerce est _naturel_, donc il est
_infme_, etc... Tout est de cette force. Ces plats paradoxes me
feraient presque aimer le plat bon sens de ce coquin de Franklin.

Pourtant une chose me touche: c'est de voir combien a pein ce
malheureux pour produire ces extravagances. Il y a en lui une dtresse,
une angoisse, un sentiment atroce de sa strilit. Son diteur nous
dit trs srieusement: Nous ne possdons qu'une vingtaine de feuilles
volantes qui se rattachent aux conceptions des romans et des nouvelles
_que Baudelaire porta vingt ans dans sa tte sans en confier rien au
papier_. Les chef-d'oeuvre qu'on prmdite vingt ans sans en crire une
ligne... je connais cela. Hlas! l'oeuvre posthume de Baudelaire se
rduit presque  des titres de nouvelles et de romans, tels que: _Le
Marquis invisible_, _la Matresse de l'idiot_, _la Ngresse aux yeux
bleus_, _la Matresse vierge_, _les Monstres_, _l'Autel de la volont_,
_le Portrait fatal_... videmment ces titres lui semblaient trs
singuliers et trs beaux. Mais tait-ce pour lui-mme quelque chose de
plus que des titres? Sans cesse, dans sa correspondance, il confesse sa
paresse, il jure de travailler, et _il ne peut pas_.

Ce qui me touche encore, c'est son dgot des hommes et des choses; de
ce qui est. Ce dgot, bien qu'il l'exprime le plus souvent avec une
insupportable affectation, je le crois, je le sens sincre. C'est
vraiment une me ne malheureuse, tourmente de dsirs toujours
indtermins, toujours inassouvis, toujours douloureux. Cet homme, si
peu simple--en apparence,--si obscur dans ses ides, si proccup
d'tonner et de mystifier les autres, m'et immensment dplu,
j'imagine,  une premire rencontre. Mais j'aurais bientt dcouvert que
le plus mystifi et le plus tonn de tous, c'tait encore lui. Sa
personne m'aurait srement intress, et probablement sduit  la
longue. Ce qu'on ne peut certes lui refuser, c'est d'avoir t un
Inquiet. Il a eu, au plus haut point, ce qui a manqu  de plus grands
que lui: le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystre qui
nous entoure...

Chose inattendue: vers la fin de sa vie, de sa pauvre vie si sombre o
la dbauche morne et applique, puis l'opium, le haschich, et, enfin,
l'alcool, avaient fait tant de ravages, son catholicisme si peu
chrtien, son catholicisme impie et sensuel, celui des _Fleurs du mal_,
semble s'purer et s'attendrir, et lui descendre,--ou lui
remonter,--dans le coeur. Il a honte de lui; il a des ides de
conversion, de perfectionnement moral. Il crit:  Honfleur! le plus
tt possible, avant de tomber plus bas... Que de pressentiments et de
signes envoys dj par Dieu, qu'il est _grandement temps d'agir_!...
Et ses notes intimes se terminent par cette page, o il y a, si vous le
voulez, encore un peu d'artifice et de pose en face de soi-mme, mais
o j'ai tout aussi bien le droit de trouver (qui sait?) de la
simplicit, de la pit, de l'humilit:

Je me jure  moi-mme de prendre dsormais les rgles suivantes pour
rgles ternelles de ma vie:

Faire tous les matins ma prire  Dieu, _rservoir de toute force et de
toute justice,  mon pre,  Mariette et  Po_, comme intercesseurs:
les prier de me communiquer _la force ncessaire_ pour accomplir tous
mes devoirs, et d'octroyer  ma mre une _vie assez longue_ pour jouir
de ma transformation; travailler toute la journe, ou du moins _tant que
mes forces me le permettront_; me fier  Dieu, c'est--dire  la justice
mme, pour la russite de mes projets; faire, tous les soirs, une
nouvelle prire, pour demander  Dieu la vie et la force pour ma mre et
pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts: une pour la
vie courante, une pour mes cranciers, une pour mes amis, et une pour ma
mre; obir aux principes de la plus stricte sobrit, dont le premier
est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.

Plus je me rapproche de l'homme, et plus je reviens de mes prventions
contre l'artiste. Dans toute sa correspondance avec son diteur et ami
Poulet-Malassis, il montre de la dlicatesse, de la fiert, de la
franchise, de la fidlit en amiti. Ses lettres  Sainte-Beuve lui font
tout  fait honneur. Sainte-Beuve tmoigna toujours beaucoup d'affection
 Baudelaire, soit qu'il et en effet du got pour sa personne, soit
qu'il le sentt trs malheureux. En tous cas, l'auteur de _Volupt_, qui
n'tait pas prcisment un naf, n'a pas dout un instant de la
sincrit du pote des _Fleurs du mal_. Baudelaire s'panche avec
Sainte-Beuve plus librement qu'avec tout autre; il est simple,
affectueux, confiant. Sainte-Beuve avait coutume de l'appeler: Mon cher
enfant; et Baudelaire (qui blanchit de bonne heure) lui rpond de
Bruxelles (mars 1865): Quand vous m'appelez: _Mon cher enfant_, vous
m'attendrissez et vous me faites rire en mme temps. Malgr mes grands
cheveux blancs qui me donnent l'air d'un acadmicien ( l'tranger),
j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son
enfant... Il lui demande, un jour, un article sur les _Histoires
extraordinaires_ de Po; Sainte-Beuve promet l'article, ne l'crit
point, et Baudelaire ne lui en veut pas.

L'affection de Baudelaire pour le grand critique datait de loin; _les
Posies de Joseph Delorme_ taient dj, au collge, un de ses livres de
prdilection; et  vingt ans, il envoyait des vers (dont quelques uns
assez beaux)  son pote favori... Et, en effet, les posies de
Sainte-Beuve,--si curieuses, mais qui ne sont aujourd'hui connues et
aimes que d'un petit nombre de lettrs,--ressemblent dj par endroits,
sinon  des fleurs du mal, du moins  des fleurs assez malades.

M. Crpet a bien raison de dire dans sa Prface: J'ai la conviction que
ces documents ne peuvent que servir la mmoire de Baudelaire, en la
dgageant, sous certains aspects, des ombres qui la couvraient. On
constatera, en feuilletant le volume, que Baudelaire fut un bon fils.
J'entends par l que jamais il ne contrista sa mre autrement que par
ses vices, dont je ne sais  quel point il faut le rendre responsable,
et qu'il fut constamment, avec elle, affectueux, attentif et tendre. On
verra aussi que ce grand dbauch garda pendant vingt ans une
multresse, Jeanne Duval, qui le trompa de toutes les faons; que,
lorsqu'elle fut, jeune encore, frappe de paralysie, il la fit entrer 
ses frais  l'hospice Dubois; que, lorsqu'elle en voulut sortir avant sa
gurison, il revint habiter avec elle, et qu'il ne cessa de lui venir en
aide, mme aprs qu'il eut fix sa rsidence en Belgique, malgr
l'extrme gne  laquelle il tait lui-mme rduit.

Cette Jeanne Duval, c'est la matresse noire, le vase de tristesse, la
grande taciturne, la sorcire, la nymphe tnbreuse et chaude des
_Fleurs du mal_. Or, il parat bien qu'elle n'avait,  part sa race,
rien de remarquable. Voici son signalement: Pas trs noire, pas trs
belle, cheveux noirs peu crpus, poitrine assez plate, de taille assez
grande, marchant mal. Une rflexion ne vous vient-elle pas? Toutes les
femmes que les potes ont aimes et dont ils ont chant l'incomparable
beaut; depuis la matresse d'Anacron jusqu' celle de Baudelaire, en
passant par Dlie, Cynthie, Batrix, Laure, Cassandre, Elvire...--si
nous les avions sous les yeux telles qu'elles ont t, qui sait? elles
ressembleraient peut-tre  une bande de trottins, de bonnes et de
figurantes, et nous nous dirions:--N'tait-ce que cela?  bienfaisante
posie, fille de l'ternelle illusion!

Enfin, il est certain que Baudelaire n'a pas t gt par la vie. Il
avait sept ans quand sa mre se remaria au colonel Aupick.  vingt ans,
pour quelque dsordre qu'on ignore, il est embarqu par son beau-pre
pour Calcutta.  son retour, il entre en possession de son patrimoine,
soixante-dix mille francs. En deux ans, il en dpense la moiti; on lui
donne un conseil judiciaire. Il se refuse obstinment  faire autre
chose que de la littrature. Il vit donc, pendant vingt ans, de la rente
des trente-cinq mille francs qui lui restaient, et du produit de sa
plume (produit fort mince). Or, il ne fait pas, pendant ces vingt ans,
plus de dix mille francs de dettes nouvelles. Vous jugez que, dans ces
conditions, il n'a pas d se livrer souvent  des orgies nroniennes! Il
s'est dbattu jusqu' la fin dans les plus cruels embarras d'argent. Sur
ce point, sa correspondance fait mal  lire... Joignez  cela sa maladie
nerveuse, dont il put bien hter les progrs par des excs de toute
sorte, mais qui tait d'ailleurs hrditaire. Mes anctres, crit-il,
idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de
terribles passions.... Ah! le pauvre dandy, le pauvre mystificateur, le
pauvre buveur d'opium, le pauvre diable de pote diabolique! Comme il
faut le plaindre!

Eh bien! non, car, tout compte fait, il a trouv et laiss aprs lui
quelque chose. Son influence, aprs sa mort, a t trs grande sur
beaucoup de jeunes gens, et mme sur des potes d'un ge mr. Le
baudelairisme n'est peut-tre pas une fantaisie ngligeable dans
l'histoire de la littrature. Il n'est pas tout entier, quoi qu'on en
ait dit, dans l'application de deux ou trois procds d'une certaine
rhtorique. Quand j'ai lu pour la premire fois les _Fleurs du mal_, je
n'tais dj plus un adolescent, et cependant j'en ai senti trs
vivement le charme particulier. Je les ai relues, et je voudrais vous
dire l'espce de plaisir qu'elles m'ont fait et ce que j'ai cru y voir.
Mais le baudelairisme est difficile  dfinir. Je ne puis qu'indiquer
trs sommairement ce qu'il est, ou ce qu'il a l'air d'tre.

C'est une des formes extrmes, la moins spontane et la plus maladive,
de la sensibilit potique. C'est tout un ensemble d'artifices, de
contradictions volontaires. Essayons d'en noter quelques-unes.

On y trouve mls le ralisme et l'idalisme. C'est la description
outre et complaisante des plus dsolants dtails de la ralit
physique, et c'est, dans le mme moment, la traduction pure des ides
et des croyances qui dpassent le plus l'impression immdiate que font
sur nous les corps.--C'est l'union de la sensualit la plus profonde et
de l'asctisme chrtien. Dgot de la vie, extase de la vie, crit
quelque part Baudelaire. On raffine sur les sensations; on en cre
presque de nouvelles par l'attention et par la volont; on saisit des
rapports subtils entre celles de la vue, celles de l'oue, celles de
l'odorat (ces dernires surtout ont t recherches de Baudelaire); on
se dlecte du monde matriel, et, en mme temps, on le juge vain,--ou
abominable.--C'est encore, en amour, l'alliance du mpris et de
l'adoration de la femme, et aussi de la volupt charnelle et du
mysticisme. On considre la femme comme une esclave, comme une bte, ou
comme une simple pile lectrique, et cependant on lui adresse les mmes
hommages, les mmes prires qu' la Vierge immacule. Ou bien, on la
regarde comme le pige universel, comme l'instrument de toute chute, et
on l'adore  cause de sa funeste puissance. Et ce n'est pas tout: dans
l'instant o l'on prtend exprimer la passion la plus ardente, on
s'applique  chercher la forme la plus prcieuse, la plus imprvue, la
plus contourne, c'est--dire celle qui implique le plus de sang-froid
et l'absence mme de la passion.--Ou bien, pour innover encore dans
l'ordre des sentiments, on se pntre de l'ide du surnaturel, parce que
cette ide agrandit les impressions, en prolonge en nous le
retentissement; on pressent le mystre derrire toute chose; on croit ou
l'on feint de croire au diable; on l'envisage tour  tour ou  la fois
comme le pre du Mal ou comme le grand Vaincu et la grande Victime; et
l'on se rjouit d'exprimer son impit dans le langage des pieux et des
croyants. On maudit le Progrs; on dteste la civilisation
industrielle de ce sicle, comme hostile au mystre; on la juge
coeurante de rationalisme, et, en mme temps, on jouit du pittoresque
spcial que cette civilisation a mis dans la vie humaine et des
ressources qu'elle apporte  l'art de dvelopper la sensibilit...

Le baudelairisme serait donc, en rsum, le suprme effort de
l'picurisme intellectuel et sentimental. Il ddaigne les sentiments
que suggre la simple nature. Car les plus dlicieux, ce sont les plus
invents, les plus savamment ourdis. Le fin du fin, ce sera la
combinaison de la sensualit paenne et de la mysticit catholique,
s'aiguisant l'une par l'autre,--ou de la rvolte de l'esprit et des
motions de la pit. Comme rien n'gale en intensit et en profondeur
les sentiments religieux ( cause de ce qu'ils peuvent contenir de
terreur et d'amour), on les reprend, on les ravive en soi,--et cela, en
pleine recherche des sensations les plus directement condamnes par les
croyances d'o drivent ces sentiments. On arrive ainsi  quelque chose
de merveilleusement artificiel... Oui, je crois que c'est bien l
l'effort essentiel du baudelairisme: unir toujours deux ordres de
sentiments contraires et, au premier abord, incompatibles, et, au fond,
deux conceptions divergentes du monde et de la vie, la chrtienne et
l'autre, ou, si vous voulez, le pass et le prsent. C'est le
chef-d'oeuvre de la Volont (je mets, comme Baudelaire, une majuscule),
le dernier mot de l'invention en fait de sentiments, le plus grand
plaisir d'orgueil spirituel... Et l'on comprend qu'en ce temps
d'industrie, de science positive et de dmocratie, le baudelairisme ait
d natre, chez certaines mes, du regret du pass et de l'exaspration
nerveuse, frquente chez les vieilles races...

Maintenant il va sans dire que le baudelairisme est antrieur 
Baudelaire. Mais les _Fleurs du mal_ en offrent l'expression la plus
voulue, la plus ramasse et, somme toute, la plus remarquable jusqu'
prsent. Sans doute, le souffle y est court et haletant; les obscurits
et les improprits d'expression n'y sont pas rares,--ni mme les
banalits. Avec cela, une douzaine au moins de ces pomes sont fort
beaux. Et vous trouverez dans tout le livre de ces vers qui
appartiennent en propre  Baudelaire, des vers _qu'on n'avait pas faits
avant lui_, vers singuliers, troublants, charmants, mystrieux,
douloureux...

Ce qui a fait tort  Baudelaire, ce sont ses imitateurs, dont la plupart
sont intolrables. Il leur doit de paratre aujourd'hui faux et surann
 beaucoup d'honntes gens. Mais lui-mme avait crit: Crer un poncif,
c'est le gnie. Je dois crer un poncif. Il y a parfaitement russi.

Le baudelairisme est bon  son heure, pour nous consoler de Voltaire, de
Branger, de M. Thiers, et des esprits qui leur ressemblent. Et
rciproquement.




PROSPER MRIME[2]

         [Note 2: Prface d'une dition de _Nouvelles choisies_ de
         Mrime, chez Jouaust.]


Les Nouvelles de Prosper Mrime sont toujours bonnes  lire,
puisqu'elles sont parfaites, mais,  vingt ans, elles paraissent un peu
sches. C'est plus tard qu'on en gote entirement la saveur amre, fine
et profonde: car elles expriment, je crois, l'tat le plus distingu o
se puisse reposer soit notre esprit, soit notre conscience.

On se lasse de bien des choses en littrature. On est frapp et dgot
un jour de la part norme de superflu que contiennent mme beaucoup de
belles oeuvres. Oui, la peinture des mouvements de l'me et des
passions de l'amour est intressante; mais c'est bien long, George
Sand. Oui, les divers types de l'animal humain vivant en socit, et ses
rapports cachs ou visibles avec le milieu o il se dveloppe, sont
curieux  tudier; mais c'est bien long, Balzac. Oui, le monde physique
existe, et il y a des arrangements de mots qui peuvent ressusciter dans
notre imagination les objets absents; mais c'est bien long, Gautier.
Oui, nous sommes envelopps de mystre, et souvent notre raison ctoie
la folie; mais c'est bien long, Edgar Po. Oui, l'humanit dans son fond
est abominable et froce, et la nature n'a jamais connu la justice; mais
c'est bien long, Zola,--et c'est bien gros.--Des artistes abondants
nous dcrivent le monde ou les hommes avec un luxe de dtails dont nous
n'avons que faire; car, nous aussi, nous savons regarder. Ils nous
talent leurs sentiments avec une insistance et une indiscrtion qui
nous rebutent: car, nous aussi, nous savons sentir. Il nous suffisait
d'tre avertis, et tout a, c'est de la littrature.

Or, lisez les courts rcits de Mrime. Mcanisme des passions,
brutalit des instincts, caractres d'hommes, paysages, tristesse des
choses, effroi de l'inexpliqu, jeux de l'amour et de la mort, tout cela
s'y trouve not brivement et infailliblement, dans un style dont la
simplicit et la sobrit sont gales  celles de Voltaire, avec quelque
chose de plus serr, de plus prmdit, de plus aigu. Le choix des
dtails significatifs, le naturel et la proprit de l'expression y sont
admirables. Cela ne parat pas crit, et cela est sans dfaut. C'est
net, direct, un peu hautain.  une poque o le gnie franais
s'panchait avec une magnifique intemprance, au temps de la posie
romantique, au temps des romans dbords, Mrime, comme Stendhal (mais
avec plus de souci de l'art), restait sobre et mesur, gardait tout le
meilleur de la forme classique,--en y enfermant tout le plus neuf de
l'me et de la philosophie de notre sicle. C'est pourquoi son oeuvre
demeure. On dirait que sa scheresse la conserve. La mort n'y mord.
Et, quand nous relisons ces ouvrages d'une si harmonieuse puret, nous
sommes tonns de tout ce qu'ils contiennent sans en avoir l'air; nous
sommes ravis de cette exacte et prcise traduction des choses, o rien
d'essentiel n'a t omis, o n'a t admis rien de superflu; nous en
dveloppons la richesse secrte; nous nous apercevons que dans ces
nouvelles, dont quelques-unes ont t composes voil cinquante ou
soixante ans, se trouvent dj tous les sentiments, toutes les faons de
voir et de concevoir le monde qui ont paru depuis et qui paraissent
encore le plus originales. Ralisme, naturalisme, exotisme, pessimisme,
toutes les critures de Mrime en sont profondment imprgnes. Mais
ces sentiments divers sont tous comprims et domins chez lui par un
autre sentiment, plus gnral, ou mieux par une manire d'tre qui,
jointe  la qualit particulire de son style, achve de donner sa
marque  ce rare crivain: car elle nous rvle, aprs la distinction
incomparable de l'artiste, la suprme distinction de l'homme.

Cette exquise attitude de l'esprit, il faut voir comment elle nat et de
quoi elle est faite. Elle suppose beaucoup de science et de
dsenchantement,--et beaucoup de pudeur et d'orgueil.

Au fond de ces contes si alertes, si rapides, d'un ton si dtach, o
jamais l'auteur n'exprime directement son opinion sur les hommes ni sur
les choses, qu'y a-t-il? La philosophie la plus affranchie d'illusions,
la plus libre et la plus cre sagesse.

C'est d'abord la vue la plus nette de ce qu'il y a de relatif dans la
morale, et des diffrences foncires que les tempraments, les sicles
et les pays mettent entre les hommes.

Mateo abat son fils d'un coup de fusil pour avoir livr son hte. Jadis,
une balle l'a dbarrass d'un rival d'amour. Pour Mateo la trahison est
un crime; le meurtre, non. (_Mateo Falcone._)--Don Juan de Marana a t
pieux, puis sa vie n'est que meurtres et dbauches. Un jour, une vision
l'pouvante et le convertit, et sa vie n'est que pnitence furieuse.
Mais on a l'impression que, dans ces deux tats si diffrents, la valeur
morale de don Juan reste pareille: c'est la mme crature humaine, ici
dbride, l terrorise. (_Les mes du Purgatoire._)

Par consquent, le dterminisme le plus radical.--Il est vident que,
lorsque l'adjudant met sa montre sous le nez de Fortunato, l'enfant _ne
peut pas_ rsister  la tentation. (_Mateo Falcone._)--Le lieutenant
Roger est loyal, gnreux, brave jusqu' la folie. Et un jour il triche
au jeu, non par dsespoir, non pour sauver sa matresse de la misre,
mais pour voler. Quand j'ai trich ce Hollandais, je ne pensais qu'
gagner vingt-cinq napolons, voil tout. Je ne pensais pas  Gabrielle,
et voil pourquoi je me mprise. (_La Partie de Trictrac._)

Puis, c'est la conception la plus tragique et la plus sombre de l'amour,
passion fatale, inexplicable et cruelle. L'amour est l'ennemi-n de la
raison, le recruteur de la folie et de la mort.--Auguste Saint-Clair a
l'intelligence la plus lucide et la plus froide. Pour rien, pour un
bibelot d'tagre, il devient jaloux du pass de sa matresse, cherche
un duel absurde et y est tu. (_Le Vase trusque._)--Dona Teresa aime
don Juan, qui a tu son pre, continue de l'aimer au clotre, le revoit,
consent  l'enlvement et meurt de ne pas tre enleve, comme elle
serait morte de l'avoir t. (_Les mes du Purgatoire._)--Une statue
antique de Vnus va, la nuit, touffer dans ses bras d'airain un beau
garon qui, par jeu, lui a pass au doigt son anneau de fianailles.
(_La Vnus d'Ille._) Ce n'est qu'un conte merveilleusement arrang pour
nous remplir d'inquitude et d'effroi; mais cette _Venus turbulenta_,
cette Vnus mchante, qui touffe ceux qu'elle aime, c'est aussi, pour
Mrime, le symbole vridique de l'amour tel qu'il le conoit
d'ordinaire.

Le capitaine Ledoux est un bon marin, qui, bless  Trafalgar, a t
congdi avec d'excellents certificats. Il s'est fait ngrier. Un jour
il emporte, outre sa marchandise noire, Tamango le marchand, qui a eu
l'imprudence de venir rclamer  bord sa femme Aych. Rvolte des noirs
soulevs par Tamango, et massacre de tout l'quipage. Aprs quoi les
bons ngres, qui ne savent pas conduire le vaisseau, s'entre-mangent, et
les derniers meurent de faim. (_Tamango._) Il est impossible ni
d'entasser plus d'horreurs, ni de les raconter avec plus de froideur et
de prcision que ne l'a fait Mrime dans cette tonnante histoire de
bestialit, de tortures et de sang. Et, si je ne devais m'en tenir aux
rcits rassembls dans ce volume, combien d'autres o il parat se
complaire dans la peinture ou plutt dans la notation tranquille de la
stupidit, de la frocit et de la misre humaines! Il y a plus de
pessimisme (puisque le mot est encore  la mode) dans telle nouvelle
de Mrime que dans tous les _Rougon-Macquart_.

Mais ce sentiment, il ne l'tale jamais, parce que c'est trop facile, et
 la porte mme des sots. Il ne s'attendrit ni ne s'indigne. Contre la
vision du monde mauvais il a l'ironie, et c'est assez. Ironie presque
inexprime, mais continue, et condense comme un lixir. Celle de
_Tamango_ est plus cre et plus recuite que celle mme des plus noirs
chapitres de _Candide_. Je n'y sais de comparable que l'ironie de
_Gulliver_. ...Il faut avoir de l'humanit, et laisser  un ngre au
moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'battre, pendant
une traverse de six semaines et plus, car enfin, disait Ledoux  son
armateur pour justifier cette mesure librale, les ngres, aprs tout,
sont des hommes comme les blancs.--Cependant le pauvre Tamango perdait
tout son sang. Le charitable interprte qui la veille avait sauv la vie
 six esclaves... lui adressa quelques paroles de consolation. Ce qu'il
put lui dire, je l'ignore.--...Parmi les rvolts, les uns pleuraient;
d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs ftiches et ceux
des blancs. Voil le ton.

Donc la destine n'est ni juste ni douce; le monde n'est point bon, et
il est incomprhensible. Mais allons-nous geindre? ou bien allons-nous
dclamer? Point; nous ne donnerons pas cette satisfaction  l'obscure
puissance qui a fait tout cela. Vigny crivait dans le _Mont des
Oliviers_: Si le ciel est muet, aveugle et sourd au cri des
cratures...

  Le juste opposera le ddain  l'absence,
  Et ne rpondra plus que par un froid silence
  Au silence ternel de la Divinit.

C'est aussi l'attitude de Mrime. Mais son silence,  lui, est tout
plein de raillerie. C'est un de ses plaisirs de se moquer de la vanit
de toutes choses, et de ceux qui ne savent pas que tout est
vanit,--mais de s'en moquer sans qu'ils s'en doutent, et sans descendre
 la satire ni  la bouffonnerie, lesquelles sont indignes du sage par
trop de passion ou d'expansion. Tout ce qu'il se permet, c'est de
mystifier les autres, discrtement. tre seul  savoir que l'on raille,
c'est le dernier raffinement de la raillerie. Mystifications, le
_Thtre de Clara Gazul_, _la Guzla_, _la Vnus d'Ille_, _Lokis_, etc.

Autre plaisir. Mrime aime  voir se dvelopper librement, bonne ou
mauvaise, la bte humaine; et quand elle est belle, il n'est pas loign
de lui croire tout permis. Il gote par-dessus tout les poques et les
pays de vie ardente, de passions fortes et intactes: le XVIe sicle, la
Corse des maquis, l'Espagne picaresque.--Et ce sceptique a crit le plus
beau rcit de bataille qui soit: _L'enlvement de la redoute._

Il put y avoir, dans la srnit de ce pessimisme et dans la pudeur avec
laquelle il se dissimule, quelque affectation; qui le nie? Cette
attitude n'en a que plus de prix. Elle est l'effort d'une volont trs
hautaine et d'un trs dlicat orgueil. Observer (comme fit Mrime) les
rgles de la plus lgante honntet, et cela sans croire  rien
d'absolu en morale, c'est une manire de protestation contre la ralit
injuste; et c'est une protestation contre la ralit douloureuse que de
ne pas daigner se plaindre devant les autres. Mrime s'est montr,
vis--vis de l'univers et de la cause premire, quelle qu'elle soit,
poli, retenu et ddaigneux, comme il tait avec les hommes dans un
salon. Sa philosophie toute ngative s'est tourne en dandysme moral.
C'est peut-tre l sa plus essentielle originalit.

A-t-il beaucoup souffert pour en arriver l? Il nous dit, se peignant
sous le nom de Saint-Clair: Il tait n avec un coeur tendre et aimant;
mais,  un ge o l'on prend trop facilement des impressions qui durent
toute la vie, sa sensibilit trop expansive lui avait attir les
railleries de ses camarades. Il tait fier, ambitieux; il tenait 
l'opinion comme y tiennent les enfants. Ds lors il se fit une tude de
cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse
dshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui cota cher. Il
put celer aux autres les motions de son me trop tendre; mais, les
renfermant en lui-mme, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans
le monde, il obtint la triste rputation d'insensible et d'insouciant;
et dans la solitude, son imagination inquite lui crait des tourments
d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret 
personne.

Le croirons-nous? Si nous le croyons, l'oeuvre de Mrime n'en sera pas
moins distingue pour les raisons que j'ai dites, et l'homme en sera
plus aimable. Croyons-le donc.




BARBEY D'AUREVILLY


Vous vous rappelez les propos mlancoliques de Fantasio sur un monsieur
qui passe: .... Je suis sr que cet homme-l a dans la tte un millier
d'ides qui me sont absolument trangres; son essence lui est
particulire. Hlas! tout ce que les hommes se disent entre eux se
ressemble: les ides qu'ils changent sont presque toujours les mmes
dans toutes leurs conversations; mais dans l'intrieur de toutes ces
machines isoles quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout
un monde que chacun porte en lui, un monde ignor qui nat et qui meurt
en silence. Quelles solitudes que ces corps humains!

Nous avons tous prouv cela. L'humanit est comme une mle de masques.
Pourtant--et vous en avez fait srement l'exprience,--parmi ces
enveloppes mortelles, il y en a chez qui nous sentons ou croyons sentir
une me, une personne--peut-tre parce que cette me a quelque
ressemblance intime avec la ntre. Mais, par contre, ne vous est-il pas
arriv, en prsence de tel homme obscur ou clbre, de sentir que vous
tes bien rellement devant un masque impntrable dont l'intrieur ne
vous sera jamais rvl? J'ai eu souvent cette impression gnante. Il y
a des hommes que j'ai rencontrs et  qui j'ai parl vingt fois, et qui,
j'en suis certain, me resteront toujours incomprhensibles. Il me semble
qu'ils n'ont pas de centre, pas de moi, qu'ils ne sont qu'un lieu o
se succdent des phnomnes physiologiques et intellectuels. Je perois
chez eux des sries de penses, d'attitudes, de gestes; mais, quand ils
me parlent, ce n'est point une personne qui me rpond, c'est quelque
merveilleux automate. Je pourrai les admirer; ils me communiqueront
peut-tre ou me suggreront des ides, des sentiments que je n'aurais
pas eus sans eux; mais j'ai, du premier coup, la certitude que je ne les
aimerai jamais, que je n'aurai jamais avec eux aucune intimit, aucun
abandon, et qu'ils seront ternellement pour moi des trangers.

Ce que je dis l de certains hommes, je le dis aussi de certains
crivains.

M. Barbey d'Aurevilly m'tonne... Et puis... il m'tonne encore. On me
cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour hroque, qui
joignent l'clat de l'image  l'imprvu de l'ide. On me dit qu'il parle
toujours comme cela, et qu'il traverse la vie dans des habits spciaux,
redress, embaum, ptrifi dans une attitude d'ternelle chevalerie, de
dandysme ininterrompu et d'obstine jeunesse. C'est un matre crivain,
loquent, abondant, magnifique, prcieux,  panaches,  fuses,
extraordinairement dnu de simplicit... Avec cela, il m'est plus
tranger qu'Homre ou Valmiki. Il m'inspire l'admiration la plus
respectueuse, mais la plus embarrasse, la plus effare, la plus
stupfaite.

Ce n'est pas ma faute. Ces grands airs, ces gestes immenses, ces
prdilections farouches, cette superstitieuse vision de l'aristocratie,
cette peur et cet amour du diable, ce catholicisme qui ne recouvre
aucune vertu chrtienne, cette impertinence travaille, ces colres, ces
indignations, cet orgueil, cette faon emphatique et terrible de prendre
les choses..., j'ai une peine infinie  y entrer. Ce qui rend l'me de
M. d'Aurevilly peu accessible  ma bonhomie, ce n'est pas qu'il soit
aristocrate dans un sicle bourgeois, absolutiste dans un temps de
dmocratie, et catholique dans un temps de science athe (je vois trs
bien comment on peut tre tout cela); mais c'est plutt la manire dont
il l'est. Je n'ignore pas qu'en ralit les mes n'appartiennent point
toutes au temps qui les a fait natre, qu'il y a parmi nous des hommes
du moyen ge, de la Renaissance et, si vous voulez, du XXe sicle. Je
consens donc et mme je suis charm que M. d'Aurevilly soit  la fois un
crois, un mousquetaire, un rou et un chouan. Mais il l'est avec une si
hyperbolique furie, une satisfaction si proclame de n'tre pas comme
nous, un talage si bruyant, une mise en scne si exaspre, qu'une
dfiance m'envahit, que l'intrt tendre que je tenais tout prt pour ce
revenant des sicles passs hsite, se trouble, tourne en tonnement, et
que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur fastueux, ivre de son
rle et dupe de son masque. Il est vrai que le labeur, l'excs mme et,
finalement, la sincrit de cette parade a sa beaut. Si ce n'est donc
avec une sympathie spontane et tranquille, ce sera du moins avec grande
curiosit et rvrence que je passerai en revue les divers artifices et
mensonges M. d'Aurevilly--qui, au surplus, ne sont peut-tre pas des
artifices, mais de bizarres et grandioses illusions. Auquel cas (cela va
sans dire) j'admets aisment que ce ne soient illusions qu' mes yeux.

La grande illusion et la plus divertissante de M. d'Aurevilly, c'est
assurment son catholicisme. Je pense qu'il a la foi. Du moins il
professe hautement tous les dogmes et, par surcrot, s'merveille
volontiers, sans que cela en vaille toujours la peine, des vues
profondes de l'glise. Il crira, par exemple: Dans l'incertitude o
l'on tait sur le genre de mort de Jeanne, la charit du bon cur
Caillemer n'eut point  s'affliger d'avoir  appliquer cette svre et
_profonde_ loi canonique qui refuse la spulture  toute personne morte
d'un suicide et sans repentance. Il considre comme abjecte et
perverse toute autre doctrine que la doctrine catholique. Enfin il a la
prtention d'tre chaste; il raye courageusement d'un de ses romans un
dtail libertin de trois lignes, s'imaginant sans doute qu'il n'y en a
point d'autres dans toute son oeuvre.

Voil qui est bien. Mais, j'ai beau faire, rien ne me semble moins
chrtien que le catholicisme de M. d'Aurevilly. Il ressemble  un plumet
de mousquetaire. Je vois que M. d'Aurevilly porte son Dieu  son
chapeau. Dans son coeur? je ne sais. L'impression qui se dgage de ses
livres est plus forte que toutes les professions de foi de l'crivain.
L'homme, lisons-nous dans l'_Imitation_, s'lve au-dessus de la terre
sur deux ailes: la simplicit et la puret. Ces deux ailes manquent
trangement  l'auteur d'_Une vieille matresse_. Son oeuvre entire
respire les sentiments les plus opposs  ceux que doit avoir un enfant
de Dieu: elle implique le culte et la superstition de toutes les vanits
mondaines, l'orgueil, et la dlectation dans l'orgueil, la complaisance
la plus dcide et mme l'admiration la plus perdue pour les forts et
les superbes, fussent-ils ennemis de Dieu. Les damns exercent sur M.
d'Aurevilly une irrsistible sduction. Il leur prte toujours des
facults mirifiques. Il n'admet pas qu'un damn puisse tre un pied-plat
ou un pauvre diable. L'abb Sombreval, le prtre athe et mari, qui
feint de se convertir pour que sa fille ne meure pas; l'orgueilleux,
farouche et impassible abb de la Croix-Jugan, effroyable sous les
cicatrices de son suicide manqu; le chevalier de Mesnilgrand, le
truculent et flamboyant athe..., il les voit immenses, il les aime, il
bouillonne d'admiration autour d'eux. Presque tous les hros des romans
crits par ce chrtien sont des athes, et qui ont du gnie--et de
grands coeurs. Il les considre avec un effroi plein de tendresses
secrtes. Il est dlicieusement fascin par le diable.

Mais, si peut-tre un peu de tremblement se mle  son ingnue et
violente sympathie pour les damns, c'est avec pleine scurit et c'est
d'un amour sans mlange qu'il aime, qu'il glorifie les grands mondains,
les illustres dandys, les viveurs profonds, les insondables dons Juans:
Ryno de Marigny, le baron de Brassard, Ravila de Raviles, et combien
d'autres! Il a un idal de vie o s'amalgament Benvenuto Cellini, le duc
de Richelieu et Georges Brummel. Savez-vous un idal plus antichrtien?

Et est-ce sa critique, croyez-vous, qui lui vaudra le paradis? Je
comprends et il me plat que la critique d'un crivain catholique soit
intolrante  l'endroit des ennemis de la foi. Mais la critique de M.
d'Aurevilly est d'une incroyable frocit. Elle sue le plus implacable
orgueil. Quelques classiques, quelques crivains ecclsiastiques, Balzac
et Flicien Mallefille, c'est  peu prs tout ce qu'elle pargne. M.
d'Aurevilly regarde Lacordaire comme un prtre insuffisant et douteux,
et peu s'en faut qu'il ne taxe d'immoralit la _Vie de sainte
Marie-Madeleine_. Sa critique est aussi troite pour le moins et aussi
impitoyable que celle de Louis Veuillot. Mais Veuillot tait, je crois,
humble de coeur malgr tout, et il y avait chez lui des coins de
tendresse. Le catholicisme de M. d'Aurevilly ne contient pas une
parcelle de charit--ni peut-tre de justice. La religion ne lui est
point une rgle de vie, mais un costume historique et un habit de
thtre o il se drape en Scapamonte.

Et cela mme, je l'avoue, est fort intressant.

S'il n'est gure catholique, il n'est pas diabolique non plus, quoi
qu'on en ait dit et bien qu'il le croie peut-tre. On a fort exagr la
corruption de M. d'Aurevilly.

On parle beaucoup, depuis quelques annes, de catholicisme sadique et
de pch de malice. Il faut voir ce que c'est. Au fond, c'est quelque
chose d'assez simple. C'est un sentiment qui tient tout entier dans le
mot de cette Napolitaine qui disait que son sorbet tait bon, mais
qu'elle l'aurait trouv meilleur s'il avait t un pch. Il consiste, 
l'origine,  faire le mal, non pour les sensations agrables qu'on en
retire, mais parce qu'il est le mal,  faire ce que dfend Dieu
uniquement parce que Dieu le dfend. Sous cette forme primitive il est
vieux comme le monde; c'est le crime de Satan: _Non serviam_. Il suppose
ncessairement la foi.

Mais notre sicle a invent une forme nouvelle du pch de malice,
quelque chose de btard et de contradictoire: le pch de malice sans la
foi, le plaisir de la rvolte par ressouvenir et par imagination. On ne
croit plus, et pourtant certains actes mauvais semblent plus savoureux
parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par exemple, le ressouvenir des
obligations de la pudeur chrtienne, encore qu'on ne se croie plus tenu
par elles, nous rend plus exquis les manquements  cette pudeur. Nous
concevons plus vivement, en effet, nous nous reprsentons dans un plus
grand dtail et nous perptrons avec plus d'application l'acte qui passe
pour pch que celui qui est moralement indiffrent. L'ide de la loi
viole (mme quand nous n'y croyons plus) nous fait plus attentifs aux
sensations dont la recherche constitue la violation de cette loi, et
par consquent les avive, les affine et les prolonge. C'est pourquoi,
depuis Baudelaire, beaucoup de potes et de romanciers se sont plu 
mler les choses de la religion  celles de la dbauche et  donner 
celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai que ce mysticisme simul
peut quelquefois redevenir sincre; car la conscience de l'incurable
inassouvissement du dsir et de sa fatalit, le dtraquement nerveux qui
suit les expriences trop nombreuses et qui dispose aux sombres
rveries, tout cela peut faire natre chez le dbauch l'ide d'une
puissance mystrieuse  laquelle il serait en proie. Dans l'antique
Orient, les cultes mystiques ont t les cultes impurs. Cette alliance
de la songerie religieuse et de l'enragement charnel, des jeunes gens
l'ont appele satanique. Comme il leur plaira! Ce satanisme est, en
somme, un divertissement assez misrable, et il ne prte qu' un nombre
d'effets littraires extrmement restreint.

Eh bien, il faut le dire  l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez
lui du satanisme, ce n'est point celui-l. Son satanisme consiste
simplement  voir partout le diable--et, d'abord,  nous raconter, avec
complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des
actes d'impit ou des cas surprenants de perversion morale.

Mlle Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dner, son pied sur
celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons
bourgeois de petite ville. Un mois aprs, sans avoir rien dit, elle
entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans
dire un mot (_le Rideau cramoisi_).--Le comte Serlon de Savigny
empoisonne sa femme, de complicit avec sa matresse Hauteclaire, fille
d'un prvt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il
pouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent _parfaitement heureux_
(_le Bonheur dans le crime_).--La comtesse de Stasseville, froide,
spirituelle et mystrieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute,
un gentleman trs fort au whist, Mermor de Krol. Elle empoisonne sa
fille par jalousie. Elle a la manie de mchonner continuellement des
tiges de rsdas, et, aprs sa mort, on trouve dans son salon, au fond
d'une caisse de rsdas, le cadavre d'un enfant (_le Dessous des cartes
d'une partie de whist_).--Pendant la Terreur, l'abb Reniant, prtre
dfroqu, jette aux cochons des hosties consacres: ces hosties avaient
t confies par des prtres  une pauvre sainte fille qui les portait
entre ses ttons,--Le major Ydow, quand il dcouvre que sa femme
Pudica n'tait qu'une courtisane, brise l'urne de cristal o il gardait
le coeur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui jette  la
tte ce coeur qu'elle lui renvoie comme une balle. C'est la premire
fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un pre et une mre
se souffletant tour  tour le visage avec le coeur mort de leur enfant!
(_ un dner d'athes._)--Le duc de Sierra-Leone, ayant souponn don
Esteban d'tre l'amant de la duchesse, le fait trangler par ses ngres,
puis lui arrache le coeur et le donne  manger  ses chiens. La
duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se venger. Je
veux mourir, dit-elle  l'un de ses clients d'une nuit, o meurent les
filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il
arrivera bien qu'un jour la putrfaction de la dbauche saisira et
rongera enfin la prostitue et qu'elle ira tomber par morceaux et
s'teindre dans quelque honteux hpital. Oh! alors ma vie sera paye,
ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse esprance; alors
il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la
duchesse de Sierra-Leone, aura vcu et comment elle meurt (_la
Vengeance d'une femme_). Et, c'est ainsi que M. d'Aurevilly nous
terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un Croque-mitaine.

Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables,
l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour  l'glise
l'abb de la Croix-Jugan. La face mutile du prtre est horrible. Mais
Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut
ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un
berger, qui la hassait, le lui avait prdit. Peut-tre lui a-t-il jet
un sort?... (_L'Ensorcele._) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des
rapports avec le diable, prdit  l'abb Sombreval qu'il finira dans
l'tang de Quesnay... Et, en effet, le prtre athe, aprs avoir dterr
sa fille dont il a caus involontairement la mort, se prcipite dans
l'tang avec le cadavre... (_le Prtre mari_).--Ryno de Marigny pouse
par amour l'idale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le
consentement de sa vieille matresse, l'Espagnole Vellini. Va! lui dit
la Vellini: tu me reviendras! Et il lui revient, tout en continuant
d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de
l'autre; rien  faire contre cela: c'est un sort, une possession
(_Une vieille matresse_). Presque tous les hros de M. d'Aurevilly sont
des ensorcels.

Cette croyance, si triomphalement affiche,  l'action du diable et 
son ingrence dans les affaires humaines, peut paratre piquante,
surtout quand on se rappelle le caractre si peu chrtien du
catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez
innocent. Il me semble mme que celui qui, croyant au diable, l'aimerait
par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, aprs tout, un
tre si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers
une conception trs ferme et trs dcide: il ne serait qu'un manichen
qui s'amuse  faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la
ngation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie,
l'impossibilit de s'arrter  une conception du monde, la persuasion
intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncirement
inutile et inintelligible... De ce satanisme-l, il y en a plus dans
telle page de Sainte-Beuve, de Mrime ou de M. Renan, que dans ces
ingnues _Diaboliques_.

Le plus fcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly
est la suppression de toute psychologie. Le farouche crivain dveloppe,
exprime violemment, abondamment--et longuement--les actes et les
sentiments de ses personnages: il ne les _explique_ jamais, et ne
saurait en effet les expliquer sans liminer le diable--auquel il tient
plus qu' tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour
profondeur cette absence d'explication. Et ce sera l, si vous le voulez
bien, sa troisime illusion.

Et voici la quatrime. Elle consiste dans une foi absolue,
imperturbable,  la suprmatie physique et intellectuelle,  l'esprit, 
la beaut,  l'lgance, au je ne sais quoi des hommes et des femmes
du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore
plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes
sont, sans exception, des cratures quasi surhumaines. Il crit
couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a
d'impayable dans l'intonation  la fois hautaine et familire et, pour
ainsi dire, dans le geste de ces phrases): Spirituelles, nobles, du
ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-l hardies comme des
pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des
pages, elles furent d'un tincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une
verve et d'un brio incomparables.--Il fallait qu'il ft trouv de trs
bonne compagnie pour ne pas tre souvent trouv de la mauvaise. Mais,
quand on en est rellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au
faubourg Saint-Germain!--Elle tait jeune, riche, d'un nom superbe,
belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle
avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...

Mais cette illusion se rattache  une autre plus gnrale et qui a t
celle de tous les romantiques. M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a
d'intressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras
immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales,
Messalines dmesures, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges.
Le gonflement est universel. Il y a dans _l'Ensorcele_ une pauvresse,
ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline,
monumentale de mystre, de dignit et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme
Balzac, des extases et des merveillements bruyants devant ses
personnages. Et c'est, dans les dtails comme dans les conceptions
d'ensemble, un romantisme effrn et puril. ... Je me suis piqu la
veine o tu as bu, crit Vellini  Ryno, et je trace ces mots  peine
lisibles _avec l'pingle de mes cheveux sur cette feuille arrache d'un
vieux missel..._ Et dire que c'est tout le temps comme cela!
Comprenez-vous qu'au moment mme o je cherche  mettre mes impressions
en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement?

La dernire illusion (est-ce la dernire?) de M. d'Aurevilly consiste 
croire que le dandysme est quelque chose de considrable et qui fait
honneur  l'esprit humain. Il a toujours t trs proccup du dandysme
et a consacr un volume  Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons
de ce got singulier.

L'oeuvre que se propose le dandysme est trs paradoxale et trs
difficile. Gnralement on ne domine les hommes que par la puissance
matrielle, par le gnie des arts ou des sciences, quelquefois par
l'ascendant de la vertu. Les agrments extrieurs, l'lgance des
habits, la politesse des manires, tout cela passe, non seulement aux
yeux des sages, mais mme aux yeux des gens du monde quand il s'avisent
d'tre srieux, pour des avantages trs infrieurs  l'esprit, aux
talents et  la valeur morale.

Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si
profondment enfonce chez les hommes par une philosophie traditionnelle
et banale et de bouleverser la hirarchie des mrites. Dlibrment, il
fait son tout de ces avantages prtendus futiles. C'est aux choses qui
ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette
vue volontairement absurde du monde, il arrive  l'imposer aux autres.
Il russit  faire croire  la partie oisive et riche de la socit que
d'innover en fait d'usages mondains, de conventions lgantes, d'habits,
de manires et d'amusements, c'est aussi rare, aussi mritoire, aussi
digne de considration que d'inventer et de crer en politique, en art,
en littrature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques
insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque
personnelle, qui plat et qui sduit  la faon d'un ouvrage de
l'esprit. Il communique  de menus signes de costume, de tenue et de
langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement.
Bref, _il fait croire  ce qui n'existe pas_. Il rgne par les airs,
comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il se
fait, avec rien, une supriorit mystrieuse que nul ne saurait dfinir,
mais dont les effets sont aussi rels et aussi grands que ceux des
supriorits classes et reconnues par les hommes. Le dandy est un
rvolutionnaire et un illusionniste.

Mais il y a plus: cette royaut des manires, qu'il lve  la hauteur
des autres royauts humaines, il l'enlve aux femmes, qui seules
semblaient faites pour l'exercer. C'est  la faon et un peu par les
moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la
fait accepter par les femmes elles-mmes et, ce qui est encore plus
surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel,
d'androgyne, par o il peut sduire infiniment.

Au reste, le dandy est trs rellement un artiste  sa manire. C'est
toute sa vie qui est son oeuvre d'art  lui. Il plat et rgne par les
apparences qu'il donne  sa personne physique, comme l'crivain par ses
livres. Et il plat tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas,
comme le comdien, la pense d'un autre qu'il interprte avec sa
personne et son corps. Aussi le vrai dandy me parat-il venir, dans
l'chelle des mrites, au-dessus du grand comdien.

Enfin, la fonction du dandy est minemment philosophique. Comme il fait
quelque chose avec le nant, comme ses inventions consistent en des
riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion qu'il en
a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que celui que
nous leur attachons, et que l'idalisme est le vrai. Et comme, ayant
pris la mieux reconnue des vanits, il a su l'galer aux occupations qui
passent pour les plus nobles, il nous fait aussi entendre par l que
tout est vain.

Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition
est ncessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-mme. Il faut
qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de
son oeuvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience?

C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de l
mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche,
de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin,
de ses prjugs sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son
visage? Je crois que ce qu'il y a de sincre en lui, c'est le got de la
grandeur, de la force, de l'hrosme, et la joie de se sentir
diffrent de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et
parfois pique (_le Chevalier Destouches_). Mais l'outrance norme et
continue de son expression donne  tous ses livres un air thtral, une
apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la
voix et faire des gestes tout  fait sublimes, je suis effray de voir 
combien peu se rduit le noyau substantiel de ces oeuvres redondantes.
Parmi des affirmations d'idalisme et de foi catholique ou
aristocratique dveloppes avec furie, je vois s'agiter des figures
tranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les sens pas
vivre. Je trouve des passions singulires et d'une nergie froce; mais
de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une goutte de
vraie piti ni de simple tendresse. Toute cette oeuvre o s'pand une
imagination si riche, o roule une si vertigineuse rhtorique, je me dis
que, si elle est retentissante, c'est peut-tre  la faon d'une armure
vide, et que si elle est empanache, c'est peut-tre comme un catafalque
qui recouvre le nant. Cet crivain catapultueux n'est-il donc que le
dernier et le plus forcen des romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans
son fait? Histrionisme magnanime ou snobisme majestueux? J'hsite et je
m'tonne... Et, tandis que je demeure stupide, je me rappelle cette
rplique de Mesnilgrand dans _le Dner d'athes_:

     Mon cher, les hommes... comme moi n'ont t faits de toute
     ternit que pour tonner les hommes... comme toi!

Je me le tiens pour dit, et je tche de transformer mon tonnement en
admiration. Aprs tout, l'outrance et l'artifice ports  ce point
deviennent des choses rares et qu'il faut ne considrer qu'avec respect.
Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'oeuvre de M. d'Aurevilly,
c'est M. d'Aurevilly lui-mme. Quelle que soit dans son personnage la
part de la nature et de la volont, la constance, la sret, la matrise
infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rle ne sont pas d'un
mdiocre gnie. S'est-il content d'achever, de pousser  leur maximum
d'expression les traits naturels de sa personne physique et morale? Ou
bien est-ce un masque qu'il s'est compos de toutes pices et qu'il
s'est appliqu? On ne sait; et sans doute lui-mme ne saurait plus le
dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient! et
depuis combien d'annes! secrtement rpar peut-tre, mais toujours
intact aux yeux, sans un trou, sans une flure. Soyez tranquille, la
mort le prendra debout, niant le temps, la tte haute, superbe et
redress, et s'pandant en propos fastueux. Quelle force d'me, quand on
y songe, dans cet acharnement  garder jusqu'au bout, en prsence des
autres hommes, l'apparence et la forme extrieure du personnage spcial
qu'on a rv d'tre et qu'on a t! C'est de l'hrosme tout simplement,
et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de
l'hrosme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau.




M. PAUL VERLAINE[3]

ET

LES POTES SYMBOLISTES & DCADENTS

         [Note 3: _Pomes saturniens_; _la Bonne chanson_; _Ftes
         galantes_; _Jadis et nagure_; _Romances sans paroles_ (chez
         Lon Vanier); _Sagesse_ (chez Victor Palm).]


I.

Peut-tre, au risque de paratre ingnu, vais-je vous parler des potes
symbolistes et dcadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de
conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors
de la littrature, et si j'ai le droit de les ignorer?--Puis par un
scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se
croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui tait
reste incomprise.--Enfin, par un scrupule de curiosit. Il se peut que
ces potes soient intressants  tudier et  dfinir, et que leur
personne ou leur oeuvre me communique quelque impression non encore
prouve. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin, avant
de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques prcautions. Je m'abrite
derrire deux hypothses, invrifiables l'une et l'autre, et que je n'ai
qu' donner comme telles pour n'tre point accus soit de tmrit, soit
de snobisme.

Premirement, je suppose que les potes dits dcadents ne sont point de
simples mystificateurs.  dire vrai, je suis tent de les croire  peu
prs sincres--non point parce qu'ils sont terriblement srieux,
solennels et pontifiants, mais parce que voil dj longtemps que cela
dure, sans un oubli, sans une dfaillance. Il ne leur est jamais chapp
un sourire. Une mystification si soutenue, qui rclamerait un tel
effort, et un effort si disproportionn avec le plaisir ou le profit
qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines.
Puis j'ai coudoy quelques-uns de ces initis, et j'ai eu, sur d'autres,
des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la
plupart taient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de
prtention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour
machiner la farce norme dont on les accuse et pour crire par jeu la
prose et les vers qu'ils crivent. Enfin, leur ignorance mme et la date
de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits trs jeunes lchs
dans une littrature trs vieille, des sortes de barbares sensuels et
prcieux), leur vie de noctambules, l'abus des veilles et des boissons
excitantes, leur dsir d'tre singuliers, la mystrieuse nvrose (soit
qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la donnent), il me
semble que tout cela suffirait presque  expliquer leur cas et qu'il
n'est point ncessaire de suspecter leur bonne foi.

Secondement, je suppose que le symbolisme ou le dcadisme n'est pas
un accident totalement ngligeable dans l'histoire de la littrature.
Mais j'ai sur ce point des doutes plus srieux que sur le premier.
Certes on avait dj vu des maladies littraires: le prcieux sous
diverses formes ( la Renaissance, dans la premire moiti du XVIIe
sicle, au commencement du XVIIIe), puis les excs du romantisme, de
la posie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore
beaucoup de sant dans ces maladies; mme la littrature en tait
parfois sortie renouvele. Et surtout la langue avait toujours t
respecte dans ces tentatives. Les prcieux et les grotesques du
temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continu
de donner aux mots leur sens consacr, et se laissaient aisment
comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de
Bergerac exigeaient, pour tre agrables, une grande prcision et une
grande proprit dans les termes. C'est la premire fois, je pense, que
des crivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans
leurs combinaisons, le gnie mme de la langue franaise et composent
des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas  la foule,
mais aux lettrs les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute
accorder quelque attention  ces logogriphes, croire qu'ils mritent
d'tre dchiffrs, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un tat
d'esprit intressant, s'il m'tait seulement prouv que ces jeunes gens
sont capables d'crire proprement une page dans la langue de tout le
monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une
curiosit purile m'entrane  les tudier, je suis bien oblig de
prsumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde
hypothse.


II.

... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends
rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau,
fils d'une race sense, modre et railleuse, avec le pli de vingt
annes d'habitudes classiques et un incurable besoin de clart dans le
discours, je suis trop mal prpar pour entendre leur vangile. J'ai lu
leurs vers, et je n'y ai mme pas vu ce que voyait le dindon de la fable
enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas trs bien, voyait du moins
quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces sries de vocables
qui, tant enchans selon les lois d'une syntaxe, semblent avoir un
sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent malicieusement
l'esprit tendu dans le vide, comme un rbus fallacieux ou comme une
charade dont le mot n'existerait pas...

  En ta dentelle o n'est notoire
  Mon doux vanouissement,
  Taisons pour l'tre sans histoire
  Tel voeu de lvres rsumant.

  Toute ombre hors d'un territoire
  Se teinte itrativement
   la lueur exhalatoire
  Des ptales de remuement...

J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils
symbolistes, et j'ai eu la navet de chercher, un quart d'heure durant,
ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce
temps  regarder les signes gravs sur l'oblisque de Louqsor; car du
moins l'oblisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose,
d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cits
n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de
l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux couler l'onde ou
le vent.

L'un d'eux, pourtant, nous a expos ce qu'ils prtendaient faire dans
une brochure modestement intitule _Trait du verbe_, avec _Avant-dire_
de Stphane Mallarm. On y voit qu'ils ont invent (parat-il) deux
choses: le symbole et l'instrumentation potique.

L'auteur du _Trait du verbe_ nous explique ce que c'est que le symbole:

     Agitons que pour le repos vespral de l'amante le pote voudrait
     le site digne qui exhalt vaporeusement le mot _aimer_.

     Or, en qute sous les ramures, il s'est lass, et la nuit est
     venue sur la vanit de son espoir prsomptueux: parmi l'air le
     plus pur de dsastre, en le plus plaisant lieu une voix
     disparate, un pin svrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans
     s'opposait  l'intgral salut d'amour, et la vellit ds lors
     inerte demeurait muette, sans mme la conscience mlancolique de
     son mutisme.

     Voudras-tu, pote, te rsigner?

     Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres
     nues qui lui plurent, il les ordonnera ngligemment en un
     parterre de mousse dont il garde le puril souvenir: par son
     unique vouloir esseules, hors de mille s'trangeront l quelques
     ramures vertes virginalement sur de droits rves, et perplexes
     quand sous elles il laissera qui prvalaient d'oiseaux tels
     rameaux morts gsir, et devine mieux que vue aux dentelles des
     verdures amnera large et molle une rivire o des lis
     gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une
     toison mle  l'heure d'un soleil saignant son or mourant.

     Alors pourra venir celle-l: et l'amante au seuil trs noblement
     s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement parse
     parmi le doux soir, l'Hymen immortel ml d'oubli et
     d'apprhension qui de son murmure visible emplira le site cr.

Cela veut dire, sauf erreur:

--Supposons que le pote veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un
paysage digne d'elle et qui fasse rver d'amour. Ce paysage idal, il le
demandera vainement  la nature: toujours quelque dtail disparate y
rompra l'harmonie rve. Alors il fera son choix dans les matriaux que
lui offre le monde rel. Il disposera  son gr les pierres nuances; il
arrangera les ramures droites sur les troncs lancs ou pliants et
chargs d'oiseaux; il smera le gazon de branches mortes et laissera
entrevoir, parmi la feuille, une large rivire, avec de grands lis et
un torse de vierge, etc.

Et plus loin:

     L'heure n'est trange, dsormais, de resserrer d'un noeud solide
     les preuves sans ire mises, violettes faveurs de mon songe.

Cela veut dire: Rsumons-nous.

     L'ide, qui seule importe, en la vie est parse.

     Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mmes  ngliger) o
     l'Immortelle se dissmine, le logique et mditant pote les
     lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule
     digne: le rel et suggestif SYMBOLE d'o, palpitante pour le
     rve, en son intgrit nue se lvera l'Ide premire et dernire
     ou vrit.

Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes,
certains aspects du monde physique font natre en nous certains
sentiments, et que, rciproquement, ces sentiments voquent ces visions
et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le
pote ne copie pas exactement la ralit, mais ne lui emprunte que ce
qui correspond, en elle,  l'impression qu'il veut traduire... Mais
est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de ces
choses?

L'invention des symbolistes consiste peut-tre  _ne pas dire_ quels
sentiments, quelles penses ou quels tats d'esprit ils expriment par
des images. Mais cela mme n'est pas neuf. Un SYMBOLE est, en somme, une
comparaison prolonge dont on ne nous donne que le second terme, un
systme de mtaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille
allgorie de nos pres. Horreur! la pice de Mme Deshoulires: Dans
ces prs fleuris... est un symbole! Et c'est un symbole que _le Vase
bris_, si vous rayez les deux dernires strophes.

Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront
toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien
de bien prcis, qu'elles ne vous suggreront plus que l'ide vague d'une
brisure, d'une blessure secrte. Les symboles prcis et clairs par
eux-mmes sont assez peu nombreux. Il est trs vrai que la plus belle
posie est faite d'images, mais d'images expliques. Si vous tez
l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des ides ou des
sentiments trs gnraux et trs simples: naissance ou dclin d'amour,
joie, mlancolie, abandon, dsespoir... Et ainsi (c'est o je voulais en
venir) le symbolisme devient extrmement commode pour les potes qui
n'ont pas beaucoup d'ides.

Et voici la seconde dcouverte des symbolistes hagards.

On souponnait, depuis Homre, qu'il y a des rapports, des
correspondances, des affinits entre certains sons, certaines formes,
certaines couleurs et certains tats d'me. Par exemple, on sentait que
les _a_ multiplis taient pour quelque chose dans l'impression de
fracheur et de paix que donne ce vers de Virgile:

  _Pascitur in silva magna formosa juvenca._

On sentait que la douceur des _u_ et la tristesse des __ prolongs par
des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:

  Ariane, ma soeur, de quelle amour blesse
  Vous mourtes aux bords o vous ftes laisse!

On n'ignorait pas que les sons peuvent tre clatants ou effacs comme
les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait
que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien
de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqus
par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les _u_ et les
__ du distique de Racine nous semblent correspondre  des sons de flte
ou  des teintes de crpuscule, c'est bien un peu parce que ce distique
exprime en effet une ide des plus mlancoliques.

Mais si l'on vous demandait  quels instruments de musique,  quelles
couleurs,  quels sentiments correspondent exactement les voyelles et
les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, vous seriez,
j'imagine, fort empch. Et si l'on vous disait que ce misrable Arthur
Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la voyelle _u_ tait
verte, vous n'auriez peut-tre pas le courage de vous indigner; car il
vous parat galement possible qu'elle soit verte, bleue, blanche,
violette et mme couleur de hanneton, de cuisse de nymphe mue, ou de
fraise crase.

Or coutez bien! _A_ est noir, _e_ blanc, _i_ bleu, _o_ rouge, _u_
jaune.

Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le
rouge, la trompette; le jaune, la flte.

Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (_sic_); la
harpe, la srnit; le violon, la passion et la prire; la trompette, la
gloire et l'ovation; la flte, l'ingnuit et le sourire.

Et vous pourrez voir dans le _Trait du verbe_, dtermines avec la mme
prcision et pour l'ternit, les nuances de son, de timbre, de couleur
et de sentiment qui rsultent des diverses combinaisons des voyelles
entre elles ou avec les consonnes.

Faisons un acte de foi.

Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait
humblement  un jeune instrumentiste qui tait venu lui rendre visite:

--Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous
ne considrez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir
compte de leur sens?

Le bon jeune homme rpondit:

--Nous en tenons compte dans une certaine mesure.

--Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez tre obscurs.

Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens
des mots, c'est ce qu'il est difficile de dmler. Mais cette mesure est
petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits o ils sont
obscurs de ceux o ils ne sont qu'inintelligibles.

Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une _me_ de
vrit. Si ces jeunes gens voulaient tre raisonnables, s'ils ne
gtaient point par de damnables exagrations l'vangile qu'ils nous
apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles dcouvertes et
bien inattendues (car il n'y a gure plus de six mille ans qu'on les
connaissait).

Ils ont dcouvert la mtaphore et l'harmonie imitative[4]!

         [Note 4: Je sais que, parmi les potes connus sous le nom de
         dcadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent.
         Mais ceux-l ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins
         habiles de Baudelaire, et j'ai pens qu'il n'tait point utile
         de parler d'eux.]


III.

Est-ce  dire qu'il n'y et plus rien  dcouvrir en posie?

Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-tre. Quoi? je ne
sais. Quelque chose de moins prcis, de moins raisonnable, de moins
clair, de plus chantant, de plus rapproch de la musique que la posie
romantique et parnassienne. Notre posie a toujours trop ressembl  de
la belle prose. Ceux mmes qui y ont mis le moins de raison en ont
encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontan, d'aussi
gracieusement incohrent, d'aussi peu oratoire et discursif que
certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des sries
d'impressions notes comme en rve. Mais supposez en mme temps que ces
impressions soient trs fines, trs dlicates et trs poignantes,
qu'elles soient celles d'un pote un peu malade, qui a beaucoup exerc
ses sens et qui vit  l'ordinaire dans un tat d'excitation nerveuse.
Bref, une posie sans pense,  la fois primitive et subtile, qui
n'exprime point des suites d'ides lies entre elles (comme fait la
posie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours
(comme fait la posie parnassienne), mais des tats d'esprit o nous ne
nous distinguons pas bien des choses, o les sensations sont si
troitement unies aux sentiments, o ceux-ci naissent si rapidement et
si naturellement de celles-l qu'il nous suffit de noter nos sensations
au hasard et comme elles se prsentent pour exprimer par l mme les
motions qu'elles veillent successivement dans notre me...

Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut tre ivre pour comprendre. Si
vous l'tes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la
rue si vous tes  Paris, le ciel et les arbres si vous tes  la
campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible
cesse de vous tre extrieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l'
objectiver, de le tenir en dehors de vous. Vous prouvez rellement
qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un tat de conscience. Ds
lors il vous semble que vous n'avez qu' dire vos perceptions pour
traduire du mme coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de
prciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la
chose signifie, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une
fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais
plus, j'en arrive au balbutiement. Je conois seulement que la posie
que j'essaye de dfinir serait celle d'un solitaire, d'un nvropathe et
presque d'un fou, qui serait nanmoins un grand pote. Et cette posie
se jouerait sur les confins de la raison et de la dmence.

Quant  l'homme de cette posie, je veux que ce soit un tre
exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement,
 part des autres hommes. Je me le figure presque illettr. Peut-tre
a-t-il fait de vagues humanits; mais il ne s'en est pas souvenu. Il
connat peu les Grecs, les Latins et les classiques franais: il ne se
rattache pas  une tradition. Il ignore souvent le sens tymologique des
mots et les significations prcises qu'ils ont eues dans le cours des
ges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus
mallables qu'ils ne nous paraissent,  nous. Il a une tte trange, le
profil de Socrate, un front dmesur, un crne bossu comme un bassin de
cuivre mince. Il n'est point civilis; il ignore les codes et la morale
reue. On a vu dans le cnacle parnassien sa face de faune cornu, fils
intact de la nature mystrieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la
musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est rest un
tranger parmi ces Latins senss et lucides...

Un jour, il disparat. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma
fantaisie. Je veux qu'il ait t publiquement rejet hors de la socit
rgulire. Je veux le voir derrire les barreaux d'une gele, comme
Franois Villon, non pour s'tre fait, par amour de la libre vie,
complice des voleurs et des malandrins, mais plutt pour une erreur de
sensibilit, pour avoir mal gouvern son corps et, si vous voulez, pour
avoir veng, d'un coup de couteau involontaire et donn comme en songe,
un amour rprouv par les lois et coutumes de l'Occident moderne. Mais,
socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicit, comme
il a pch--et d'un repentir catholique, fait de terreur et de
tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pense: il demeure, dans
sa conversion comme dans sa faute, un tre purement sensitif...

Puis une femme, peut-tre, a eu piti de lui, et il s'est laiss
conduire comme un petit enfant. Il reparat, mais continue de vivre 
l'cart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au thtre, ni
dans un salon. Il est quelque part,  un bout de Paris, dans
l'arrire-boutique d'un marchand de vin, o il boit du vin bleu. Il est
aussi loin de nous que s'il n'tait qu'un satyre innocent dans les
grands bois. Quand il est malade ou  bout de ressources, quelque
mdecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer  l'hpital;
il s'y attarde, il y crit des vers; des chansons bizarres et tristes
bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il
n'est point dclass: il n'est pas class du tout. Son cas est rare et
singulier. Il trouve moyen de vivre dans une socit civilise comme il
vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des
individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intrt,
mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rveur. Il a
gard une me aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux  la
lumire. La ralit a toujours pour lui le dcousu et l'inexpliqu d'un
songe...

Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques potes
contemporains; mais ils n'ont servi qu' veiller en lui et  lui
rvler l'extrme et douloureuse sensibilit, qui est son tout. Au fond,
il est sans matre. La langue, il la ptrit  sa guise, non point, comme
les grands crivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants,
parce qu'il l'ignore. Il donne ingnument aux mots des sens inexacts. Et
ainsi il passe auprs de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de
quintessence, pour l'artiste le plus dlicat et le plus savant d'une fin
de littrature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un
barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique
dans l'me, et,  certains jours, il entend des voix que nul avant lui
n'avait entendues...


IV.

Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir,
je ne prtends pas du tout qu'ils s'appliquent  la personne de M. Paul
Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espce de posie vague, trs
nave et trs cherche, que je m'efforais de dfinir tout  l'heure,
est un peu celle de l'auteur des _Pomes saturniens_ et de _Sagesse_
dans ses meilleures pages. La posie de M. Verlaine reprsente pour moi
le dernier degr soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon
esprit infirme puisse admettre. Au del, tout m'chappe: c'est le
bgayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit
Baudelaire, le vent de l'imbcillit qui passe sur nos fronts. Parfois
ce vent souffle et parfois cette nuit s'panche  travers l'oeuvre de M.
Verlaine; mais d'assez grandes parties restent comprhensibles; et,
puisque les ahuris du symbolisme le considrent comme un matre et un
initiateur, peut-tre qu'en coutant celles de ses chansons qui offrent
encore un sens  l'esprit, nous aurons quelque soupon de ce que
prtendent faire ces adolescents tnbreux et doux.

Dans leur ensemble, les _Pomes saturniens_ (comme beaucoup d'autres
recueils de vers de la mme poque) sont tout simplement le premier
volume d'un pote qui a frquent chez Leconte de Lisle et qui a lu
Baudelaire. Mais ce livre offre dj certains caractres originaux.

On dirait d'abord que ce pote est, peu s'en faut, un ignorant.--Vous me
rpondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas
pour tre original.--Mais je suppose ce point admis que, malgr tout et
en dpit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai pote. Disons
donc que ce pote est souvent peu attentif au sens et  la valeur des
signes crits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre
aux grands mots ou  ceux qui lui paraissent distingus.

J'ouvre le livre  la premire page. Dans les vingt vers qui servent de
prface, je lis que les hommes ns sous le signe de Saturne doivent tre
malheureux,

  Leur plan de vie tant dessin ligne  ligne
  Par la _logique_ d'une influence maligne.

Que veut dire ici le mot _logique_, je vous prie? Je vois au mme
endroit que le sang de ces hommes

                                   Roule
  En grsillant leur triste idal qui s'croule.

Voil des mtaphores qui ne se suivent gure. Je tourne la page. J'y lis
que, dans l'Inde antique,

  _Une connexit grandiosement alme_
   Liait le Khatrya serein au chanteur calme.

Je continue  feuilleter. Je trouve des grils sculpts qu'_alternent_
des couronnes et des clairs _distancs_ avec art, et de trs
nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une faon si choquante une
expression scientifique et des mots de pote:

  _L'atmosphre ambiante_ a des _baisers de soeur_.

Ces bigarrures fcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez
 chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume 
l'autre. Chose inattendue, ce pote, que ses disciples regardent comme
un artiste si consomm, crit par moments (osons dire notre pense)
comme un lve des coles professionnelles, un officier de sant ou un
pharmacien de deuxime classe qui aurait des heures de lyrisme. Il y a
une norme lacune dans son ducation littraire. La mienne, il est vrai,
me rend peut-tre plus sensible que de raison  ces insuffisances et 
ces ridicules.

C'est amusant, aprs cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le
sculpteur de strophes, le monsieur qui se mfie de l'inspiration,--et
crire avec batitude:

   nous qui ciselons les mots comme des coupes
  Et qui faisons des vers mus trs froidement...
  Ce qu'il nous faut,  nous, c'est, aux lueurs des lampes,
  La science conquise et le sommeil dompt.

Mais cet crivain si malhabile a pourtant dj, je ne sais comment, des
vers d'une douceur pntrante, d'une langueur qui n'est qu' lui et qui
vient peut-tre de ces trois choses runies: charme des sons, clart du
sentiment et demi-obscurit des mots. Par exemple, il nous dit qu'il
rve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec
lui; et il ajoute:

  Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
  Comme ceux des _aims que la vie exila_.

  Son regard est pareil aux regards des statues,
  Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a
  _L'inflexion des voix chres qui se sont tues_.

N'y regardez pas de trop prs. Les aims que la vie exila, cela
veut-il dire ceux pour qui la vie fut un exil, ou ceux qui ont t
exils de la vie, ceux qui sont morts?--L'inflexion des voix chres
qui se sont tues, qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion qu'avaient ces
voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles se taisent,
celle qu'elles ont dans le souvenir?--En tous cas, ce que ces vers
quivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de quelque
chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement rver. Et
l'on m'a dit que ces vers taient dlicieux, et je l'ai cru.

  De la douceur! de la douceur! de la douceur!

--Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela
rappelle le bnin, bnin, de M. Fleurant.--Point. C'est un vers plein
d'ingnuit par o commence un sonnet trs tendre. Et ce sonnet est
joli, et j'en aime les deux tercets:

  Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant,
  La fauve passion va sonnant l'oliphant.
  Laisse-la trompetter  son aise, la gueuse!

  Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
  Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
  Et pleurons jusqu'au jour,  petite fougueuse.

J'aime aussi la _Chanson d'automne_, quoique certains mots (_blme_ et
_suffocant_) ne soient peut-tre pas d'une entire proprit et
s'accordent mal avec la langueur exprime tout de suite avant:

  Les sanglots longs
  Des violons
    De l'automne
  Blessent mon coeur
  D'une langueur
    Monotone.

  Tout suffocant
  Et blme, quand
    Sonne l'heure,
  Je me souviens
  Des jours anciens,
    Et je pleure.

  Et je m'en vais
  Au vent mauvais
    Qui m'emporte
  De , de l,
  Pareil  la
    Feuille morte.

(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne compare aux longs
sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur
du _Trait du verbe_ croit avoir inventes. Or, me reportant  ce
mystrieux trait, j'y vois que les sons _o_ et _on_ correspondent aux
cuivres glorieux, et non pas aux violons: que ceux-ci sont reprsents
par les voyelles _e_, __, __, et par les consonnes _s_ et _z_, et
qu'ils traduisent non pas la tristesse, mais la passion et la prire...
 qui donc entendre?)


V.

Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un pote lgiaque ingal
et court, d'un charme trs particulier  et l. Mais dj dans les
_Pomes saturniens_ se rencontrent des posies d'une bizarrerie malaise
 dfinir, qui sont d'un pote un peu fou ou qui peut-tre sont d'un
pote mal rveill, le cerveau troubl par la fume des rves ou par
celle des boissons, en sorte que les objets extrieurs ne lui arrivent
qu' travers un voile et que les mots ne lui viennent qu' travers des
paresses de mmoire.

coutez d'abord ceci:

  La lune plaquait ses teintes de zinc
      Par angles obtus;
  Des bouts de fume en forme de cinq
  Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

  Le ciel tait gris. La bise pleurait
      Ainsi qu'un basson.
  Au loin un matou frileux et discret
  Miaulait d'trange et grle faon.

  Moi, j'allais rvant du divin Platon
      Et de Phidias,
  Et de Salamine et de Marathon,
  Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.

Et puis c'est tout.--Qu'est-ce que c'est que a?--C'est une impression.
C'est l'impression d'un monsieur qui se promne dans une rue de Paris la
nuit, et qui songe  Platon et  Salamine, et qui trouve drle de songer
 Salamine et  Platon sous l'oeil des becs de gaz.--Pourquoi est-ce
drle?--Je ne sais pas. Peut-tre parce que Platon est mort voil plus
de deux mille ans et parce qu'un coin de rue parisienne est extrmement
diffrent de l'ide que nous nous faisons du Pnyx ou de
l'Acropole.--Mais,  ce compte, tout est drle.--Parfaitement. Un pote
selon la plus rcente formule est avant tout un tre tonn.--Mais ce
monsieur qui est si fier de penser  Platon en flnant sur le trottoir,
l'a-t-il lu?-- la vrit, je ne crois pas.--Mais le paysage nocturne
qu'il nous dcrit n'est-il pas difficile  concevoir? Plaquer des
teintes de zinc _par angles obtus_, cela n'a aucun sens. Voit-on si
nettement la fume des toits, la nuit, surtout quand les becs de gaz
sont allums? Et cette fume a-t-elle jamais la forme d'un cinq, surtout
quand il fait du vent (La bise pleurait)? Et, si la lune claire,
comment le ciel peut-il tre gris? Et, si le matou qu'on entend est
discret, comment peut-il miauler d'trange faon? Il y a dans tout
cela bien des mots mis au hasard.--Justement. Ils ont le sens qu'a voulu
le pote, et ils ne l'ont que pour lui. Et, de mme, lui seul sent le
piquant du rapprochement de Platon et des becs de gaz. Mais il ne
l'explique pas, il en jouit tout seul. La posie nouvelle est
essentiellement subjective.--Tant mieux pour elle. Mais cette posie
nouvelle n'est alors qu'une sorte d'aphasie.--Il se peut.

Enfin, voici un exemple de posie proprement symboliste (je ne dis pas
symbolique, car la posie symbolique, on la connaissait dj, c'tait
celle que l'on comprenait):

  Le souvenir avec le crpuscule
  Rougeoie et tremble  l'ardent horizon
  De l'esprance en flamme qui recule
  Et s'agrandit ainsi qu'une cloison
  Mystrieuse, o mainte floraison
  --Dahlia, lis, tulipe et renoncule--
  S'lance autour d'un treillis et circule
  Parmi la maladive exhalaison
  De parfums lourds et chauds, dont le poison
  --Dahlia, lis, tulipe et renoncule,--
  Noyant mes sens, mon me et ma raison,
  Mle dans une immense pmoison
  Le souvenir avec le crpuscule.

Saisissez-vous? On conoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance
entre le souvenir et le crpuscule, entre la mlancolie du couchant, du
jour qui se meurt, et la tristesse qu'on prouve  se rappeler le pass
mort. Mais entre le crpuscule et l'esprance? Comment l'esprit du pote
va-t-il de l'un  l'autre? Sans doute le crpuscule peut figurer le
souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus
difficilement) figurer aussi l'esprance parce qu'il est encore lumineux
et qu'il a quelquefois des couleurs clatantes et paradisiaques; mais
comment peut-il figurer les deux  la fois? Et le souvenir rougeoyant
avec le crpuscule  l'horizon de l'esprance, qu'est-ce que cela
signifie, dieux justes? La maladive exhalaison de parfums lourds (les
parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir;
mais l'immense pmoison, ce serait plutt l'esprance...  ma tte!...

Jadis, quand on traduisait un tat moral par une image emprunte au
monde extrieur, chacun des traits de cette image avait sa
signification, et le pote aurait pu rendre compte de tous les dtails
de sa mtaphore, de son allgorie, de son symbole. Mais ici le pote
exprime par une seule image deux sentiments trs distincts; puis il la
dveloppe pour elle-mme o plutt la laisse se dvelopper avec une
sorte de caprice languissant. En ralit, il note sans dessein, sans nul
souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent
obscurment en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil
teint. ... Crpuscule; souvenir... Il rougeoie; esprance... Il
fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums
chauds... On pme, on s'endort...; souvenir; crpuscule... Ni le
rapport entre les images et les ides, ni le rapport des images entre
elles n'est nonc. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est
extrmement doux  l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses
rappels de sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est d'une
harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unit de cette petite pice
n'est donc point dans la signification totale des mots assembls, mais
dans leur musique et dans la mlancolie et la langueur dont ils sont
tout imprgns. C'est la posie du crpuscule exprime dans le songe
encore, avant la rflexion, avant que les images et les sentiments que
le crpuscule veille n'aient t ordonns et lis par le jugement.
C'est presque de la posie avant la parole: c'est de la posie de
limbes, du rve crit.


VI.

Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a crit de moins
imparfait, mais ce qu'il a crit de plus singulier, je ne m'arrterai
pas aux _Ftes galantes_ ni  _la Bonne Chanson_,--_La Bonne Chanson_,
ce sont de courtes posies d'amour, presque toutes trs touchantes de
simplicit et de sincrit, avec, quelquefois, des obscurits dont on ne
sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.--Les
_Ftes galantes_, ce sont de petits vers prcieux que l'ingnu rimeur
croit tre dans le got du sicle dernier. Vous ne sauriez imaginer
quelle chose bizarre et tourmente est devenu le XVIIIe sicle, en
traversant le cerveau troubl du pauvre pote. Je n'en veux qu'un
exemple:

  Mystiques barcaroles,
  Romances sans paroles,
  Chre, puisque tes yeux
      Couleur des cieux..

  Puisque l'arome insigne
  De ta candeur de cygne,
  Et puisque la candeur
      De ton odeur,

  Ah! puisque tout ton tre,
  Musique qui pntre,
  Nimbe d'anges dfunts,
      Tons et parfums,

  _ sur d'almes cadences_
  _En ses correspondances_
  _Induit mon cour subtil (?)_,
      Ainsi soit-il!

Ce petit morceau est intitul: _ Climne._ Il ne rappelle que de fort
loin Bernis ou Dorat.


VII.

Dix ans aprs... Le pote a pch, il a t puni, il s'est repenti. Dans
sa dtresse, il s'est tourn vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance,
celui de sa premire communion, tout simplement. Il reparat donc avec
un volume de vers, _Sagesse_, qu'il publie chez Victor Palm, l'diteur
des prtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est
peut-tre le seul livre de posie catholique (non pas seulement
chrtienne ou religieuse) que je connaisse.

Il est certain qu'un des phnomnes gnraux qui ont marqu ce sicle,
c'est la dcroissance du catholicisme. La littrature, prise dans son
ensemble, n'est mme plus chrtienne. Et pourtant--avez-vous
remarqu?--les artistes qui passent pour les plus rares et les plus
originaux de ce temps, ceux qui ont t vnrs et imits dans les
cnacles les plus troits, ont t catholiques ou se sont donns pour
tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.

Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils
n'ont point demand au catholicisme la rgle de leurs moeurs et qu'ils
n'en ont point observ, sinon par caprice, les pratiques
extrieures)?--J'ai essay de le dire au long et  plusieurs
reprises[5]. En deux mots, ils ont sans doute t catholiques par
l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en
manire de protestation contre l'esprit du sicle qui est entran
ailleurs,--par ddain orgueilleux de la raison dans un temps de
rationalisme,--par un got de paradoxe,--par sensualit mme,--enfin par
un artifice et un mensonge o il y a quelque chose d'un peu puril et 
la fois trs mouvant: ils ont feint de croire  la loi pour goter
mieux le pch que la loi a fait, selon le mot de saint Paul: pch de
malice et pch d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais pour
jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et
auxquels, s'ils se confessaient, un prtre un peu clairvoyant et svre
hsiterait peut-tre  donner l'absolution.

         [Note 5: Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey
         d'Aurevilly et l'article sur Baudelaire.]

Mais il ne la refuserait point  M. Paul Verlaine. Voil des vers
vraiment pnitents et dvots, des prires, des actes de contrition,
des actes de bon propos et des actes de charit. Le pote pense
humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il
est si sincre qu'il raille les libres penseurs et les rpublicains sur
le ton d'un cur de village et conclut son invective contre la science
comme ferait un rdacteur de _l'Univers_:

  Le seul savant, c'est encore Mose.

Il pleure la mort du prince imprial, parce que le prince fut bon
chrtien, et il se repent de l'avoir mconnu:

  Mon ge d'homme, noir d'orages et de fautes,
      Abhorrait ta jeunesse.....
  Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre
      M'ont fait une me neuve!...

Il adresse son salut aux Jsuites expulss:

  Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu!
            Vous tes l'esprance!

Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique:

  Je ne veux plus aimer que ma mre Marie,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Car, comme j'tais faible et bien mchant encore,
  Aux mains lches, les yeux blouis des chemins,
  Elle baissa mes yeux et me joignit les mains
  Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies,
  Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.

Ses ides sur l'histoire sont d'une me pieuse. Il regrette de n'tre
pas n du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de
lettres servaient la messe et chantaient aux offices,

  Quand Maintenon jetait sur la France ravie
  L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.

Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hrsie:

  Non: il fut gallican, ce sicle, et jansniste!

Il lui prfre le moyen ge norme et dlicat; il voudrait y avoir
vcu, avoir t un saint, avoir eu

  Haute thologie et solide morale.

Bref, la foi la plus nave, la plus soumise; nous sommes  cent lieues
du christianisme littraire, de la vague religiosit romantique. M. Paul
Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis srieusement)
 ceux du saint auteur de l'_Imitation_. Il change avec le Christ des
sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'tait arrt  et
l par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient
d'une extrme beaut. Dieu lui dit: Mon fils, il faut m'aimer. Et le
pote rpond: Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.
Et Dieu reprend: Il faut m'aimer. Mais ici je ne puis me tenir de
citer encore; car,  mesure que le dialogue se dveloppe, la forme en
devient plus irrprochable, et je crois bien que les derniers sonnets
contiennent quelques-uns des vers les plus pntrants et les plus
religieux qu'on ait crits:

  --Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pense
  De toute ternit, pauvre me dlaisse,
  Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis rest.

  --Seigneur, j'ai peur. Mon me en moi tressaille toute.
  Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment,
  Moi, ceci, me ferais-je,  mon Dieu, votre amant,
   justice que la vertu des bons redoute?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tendez-moi votre main, que je puisse lever
  Cette chair accroupie et cet esprit malade.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  --Certes, si tu le veux mriter, mon fils, oui,
  Et voici. Laisse aller l'ignorance indcise
  De ton coeur vers les bras ouverts de mon glise
  Comme la gupe vole au lis panoui.

  Approche-toi de mon oreille. panches-y
  L'humiliation d'une brave franchise.
  Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise
  Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;

  Puis franchement et simplement viens  ma table,
  Et je t'y bnirai d'un repas dlectable
  Auquel l'ange n'aura lui-mme qu'assist.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystre
  D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Qu'il te soit accord, dans l'exil de la terre.
  D'tre l'agneau sans cris qui donne sa toison,

  D'tre l'enfant vtu de lin et d'innocence,
  D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
  Enfin, de devenir un peu semblable  moi...,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et, pour rcompenser ton zle en ces devoirs
  Si doux qu'ils sont encor d'ineffables dlices,
  Je te ferai goter sur terre mes prmices,
  La paix du coeur, l'amour d'tre pauvre, et mes soirs

  Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  --Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hlas! me voici tout en larme
  D'une joie extraordinaire; votre voix
  Me fait comme du bien et du mal  la fois;
  Et le mal et le bien, tout a les mmes charmes...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  J'ai l'extase et j'ai la terreur d'tre choisi;
  Je suis indigne, mais je sais votre clmence.
  Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici

  Plein d'une humble prire, encor qu'un trouble immense
  Brouille l'espoir que votre voix me rvla,
  Et j'aspire en tremblant.
                           --Pauvre me, c'est cela!

Avez-vous rencontr, ft-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez
sainte Thrse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint
ait jamais mieux parl  Dieu que M. Paul Verlaine?  mon avis, c'est
peut-tre la premire fois que la posie franaise a vritablement
exprim _l'amour de Dieu_.

Sentiment singulier quand on y songe, difficile  comprendre, difficile
 prouver dans sa plnitude. M. Paul Verlaine s'crie avec saint
Augustin: Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?
En ralit, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilit d'aimer
Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse tre aim, ou (ce qui
revient au mme) l'impuissance  l'_imaginer_ ds qu'on essaye de le
_concevoir_ comme il doit tre: principe des choses, ternel,
omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui
n'a pas de limites ni de formes? L'me croyante n'arrive  se
satisfaire l-dessus que par une illusion. Elle croit concevoir un
Dieu infini en lui prtant une bont, une justice infinies, etc., et
elle ne s'aperoit point qu'elle le limite par l et que ces vertus
n'ont un sens que chez des tres borns, en rapport les uns avec les
autres. Et pourtant je vous dfie de trouver mieux, car pensez: il faut
que Dieu soit infini pour tre Dieu, et il faut qu'il soit fini pour
communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le
reprsente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle
crature qu'il nous soit donn de rver et comme une merveilleuse me
humaine qui gouvernerait le monde.

Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer
Dieu _draisonnablement_, comme on aime les cratures, elle rsout
toutes les difficults qui naissent dans notre esprit du spectacle de
l'univers. Elle rpond  tous les pourquoi. Pourquoi le monde est-il
inintelligible? Pourquoi le partage ingal des biens et des maux?
Pourquoi la douleur? On aurait peine  pardonner ces choses  un Dieu
que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait
point: on en remercie le Dieu que l'on conoit tout de travers, mais
qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi.
Toute souffrance est bnie, non comme quitable, mais comme venant de
lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que
nous l'aimons et que notre amour le dclare juste et bon quoi qu'il
fasse. C'est donc notre amour qui cre sa saintet. Remarquez que c'est
exactement le parti pris hroque et fou des amoureux romanesques, des
chevaliers de la Table ronde ou des bergers de l'_Astre_, ce qui les
rendait capables d'immoler  leur matresse non seulement leur intrt,
mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme
des ordres absolus et sacrs. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour!
Et, de fait, toutes les pithtes que l'auteur de l'_Imitation_ donne 
l'amour de Dieu conviennent aussi  l'amour de la femme. Le dvot aime,
sous le nom de Dieu, la beaut et la bont des choses finies d'o il a
tir son idal,--et le chevalier mystique aimait cet idal  travers et
par del la forme finie de sa matresse. On s'explique maintenant que
l'amour divin donne  ceux qui en sont pntrs la force d'accomplir les
plus grands sacrifices apparents, de pratiquer la chastet, la pauvret,
le dtachement; car ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons
 un idal qu'une exprience terrestre a lentement compos: c'est donc
encore  nous-mmes que nous nous sacrifions.

Aimer Dieu, c'est aimer l'me humaine agrandie avec la joie de
l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur  cet
accroissement--et aussi avec l'angoisse de voir cette cration de notre
pense s'vanouir dans le mystre et nous chapper. Nul sentiment ne
doit tre plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, o la
raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de
demi-droits honteux, mais se soumet toute  l'amour. On comprend ds
lors que, pour une me purement sensitive et aimante comme celle de M.
Paul Verlaine, le catholicisme ait t un jour la seule religion
possible, le refuge unique aprs des misres et des aventures o dj sa
raison avait pris l'habitude d'abdiquer.

 les douces choses que sa pit lui inspire!

     coutez la chanson bien douce
     Qui ne pleure que pour vous plaire.
     Elle est discrte, elle est lgre:
     Un frisson d'eau sur de la mousse!...

     Elle dit, la voix reconnue,
     Que la bont, c'est notre vie,
     Que de la haine et de l'envie
     Rien ne reste, la mort venue...

     Accueillez la voix qui persiste
     Dans son naf pithalame.
     Allez, rien n'est meilleur  l'me
     Que de faire une me moins triste...
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.

  Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
  De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
  Des autres et de moi, de la route suivie,
  Je n'ai rien retenu que la bont de Dieu.

Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise
et purifie:

  Beaut des femmes, leur faiblesse, et ces mains ples
  Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal...
  Et toujours, maternelle endormeuse des rles,
  Mme quand elle ment, cette voix!...
  . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Remords si chers, peine trs bonne,
    Rves bnis, mains consacres,
     ces mains, ces mains vnres,
    Faites le geste qui pardonne!
  . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et j'ai revu l'enfant unique...
  Et tout mon sang chrtien chanta la chanson pure.

  J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir
  Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,
  J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes penses

  Innocence! avenir! Sage et silencieux,
  Que je vais vous aimer, vous un instant presses,
  Belles petites mains qui fermerez mes yeux!

Hlas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut
distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont
obscures, sans que le pote l'ait voulu,--et celles qu'on ne comprend
pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je
prfre de beaucoup ces dernires. En voici une:

  L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'table.
  Que crains-tu de la gupe ivre de son vol fou?
  Vois, le soleil toujours poudroie  quelque trou.
  Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?

  Pauvre me ple, au moins cette eau du puits glac,
  Bois-la. Puis dors aprs. Allons, tu vois, je reste,
  Et je dorloterai les rves de ta sieste,
  Et tu chantonneras comme un enfant berc.

  Midi sonne. De grce, loignez-vous, Madame.
  Il dort. C'est tonnant comme les pas de femme
  Rsonnent au cerveau des pauvres malheureux.

  Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
  Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
  Ah! quand refleuriront les roses de septembre?

Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces ides? Quel lien entre
ces phrases? Qui est-ce qui parle? O cela se passe-t-il? On ne sait pas
d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que
plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce
sonnet--et je l'aimais pourtant.  force de le relire, voici ce que j'ai
trouv.

Midi, l't. Le pote est entr dans un cabaret, au bord de la
grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli aprs ses
fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites
mains. La chaleur est accablante. Le pote a bu du vin bleu; il est
ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que
dit-elle?

Ce qui rend le sonnet difficile  saisir, c'est que l'expression de
sentiments assez clairs en eux-mmes y est coupe de menus dtails, trs
prcis, mais dont on ne sait d'o ils viennent ni  quoi ils sont
emprunts. Quand on a trouv que le lieu est un cabaret, tout s'explique
assez aisment.

Premier quatrain. La voix dit: Ne sois pas si triste. Espre.
L'esprance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'table.
Pourquoi cette comparaison--trs juste d'ailleurs, mais si inattendue?
C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne.
Sans doute une des portes de la salle donne sur l'table o sont les
vaches et le cheval, et, dans l'obscurit, des pailles luisent parmi la
litire...

Mais, tandis que la voix parle, le pote, compltement abruti, regarde
d'un air effar une gupe qui bourdonne autour de son verre. N'aie pas
peur, lui dit sa compagne: des gupes, il y en a toujours dans cette
saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse
passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...

Second quatrain. Tu ne veux pas? Ici le pote ouvre et ferme, d'un air
de malaise, sa bouche pteuse.--Allons, bois un bon verre d'eau
frache, et dors. Le reste va de soi.

Premier tercet.--La voix s'adresse  la cabaretire qui tourne autour de
la table et fait du bruit. Elle la prie de s'loigner.--La fin est
limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. Les roses
de septembre marquent sans doute le commencement du dernier amour du
pote.--Relisez maintenant, et dites si toute la pice n'est pas
adorable!


VIII.

  Aimez donc la raison: que toujours vos crits
  Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Si quelqu'un s'est peu souci de ce vieux prcepte, c'est M. Paul
Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul pote qui n'ait
jamais exprim que des sentiments et des sensations et qui les ait
traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien,
car lui le connat. Ce pote ne s'est jamais demand s'il serait
compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi,
_Sagesse_  part, il est  peu prs impossible de rsumer ses recueils,
d'en donner la pense abrge. On ne peut les caractriser que par
l'tat d'me dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse,
hallucination qui dforme les objets et les fait ressembler  un rve
incohrent; malaise de l'me qui, dans l'effroi de ce mystre, a des
plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la
conception catholique de l'univers accepte en toute navet...

Vous trouverez dans _Jadis et nagure_, de vagues contes sur le diable.
Le pote appelle cela des choses crpusculaires. C'est dans Echatane.
Des Satans sont en fte. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres
de supprimer l'enfer, de se sacrifier  l'amour universel, et alors les
dmons mettent le feu  la ville, et il n'en reste rien; mais

  On n'avait pas  |  agr le sacrifice.
  Quelqu'un de fort  |  et de juste assurment
  Sans peine avait  |  su dmler la malice
  Et l'artifice  |  en un orgueil qui se ment (?).

Une comtesse a tu son mari, de complicit avec son amant. Elle est en
prison, repentie, et elle tient la tte de l'poux dans ses mains. Cette
tte lui parle: J'tais en tat de pch mortel quand tu m'as tu.
Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus
spars. La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie:
Mon Dieu! mon Dieu, piti! Et elle meurt, et son me monte au
ciel.--Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a
ruine et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: Je sais qui
tu es. Je veux tre damne pour tre toujours avec toi. Mais il la
raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une ide fort belle:

  Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.

Les autres contes sont  l'avenant. On croit comprendre; puis le sens
chappe. C'est qu'il n'y a rien  comprendre--sinon que le diable est
toujours mchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'couter, et
qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant...

Si les rcits sont vagues, que dirons-nous des simples notations
d'impressions? Car c'est  cela que se rduit de plus en plus la posie
de M. Paul Verlaine. Lisez _Kalidoscope_:

  Dans une rue, au coeur d'une ville de rve,
  _Ce sera comme quand on a dj vcu_;
  Un instant  la fois trs vague et trs aigu...
   ce soleil parmi la brume qui se lve!

   ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!
  _Ce sera comme quand on ignore des causes_:
  Un lent rveil aprs bien des mtempsycoses;
  _Les choses seront plus les mmes qu'autrefois_

  Dans cette rue, au coeur de la ville magique
  O des orgues moudront des gigues dans les soirs,
  O des cafs auront des chats sur les dressoirs,
  Et que traverseront des bandes de musique.

  Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...

Vraiment, ce sont l des sries de mots comme on en forme en rve...
Vous avez d remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on
rcite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand,
d'aventure, on se les rappelle encore au rveil, plus rien..., l'ide
s'est vanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait  ces mots des
significations particulires qu'on ne retrouve plus; on les unissait par
des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique
trop longtemps, on en peut souffrir jusqu' l'angoisse la plus
douloureuse...

Mais, en y rflchissant, je crois que si on relit _Kalidoscope_, on
verra que l'obscurit est dans les choses plus que dans les mots ou dans
leur assemblage. Le pote veut rendre ici un phnomne mental trs
bizarre et trs pnible, celui qui consiste  reconnatre ce qu'on n'a
jamais vu. Cela vous est-il arriv quelquefois? On croit se souvenir; on
veut poursuivre et prciser une rminiscence trs confuse, mais dont on
est sr pourtant que c'est bien une rminiscence; et elle fuit et se
dissout  mesure, et cela devient atroce. C'est  ces moments-l qu'on
se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous
connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie
inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des
impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent
sans que nous en soyons avertis.  certains moments, sous un choc
extrieur, ces impressions ignores de nous se rveillent  demi: nous
en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de nettet, mais
toujours sans tre informs d'o elles nous sont venues, sans pouvoir
les claircir ni les ramener  leur cause. Et c'est de cette ignorance
et de cette impuissance que nous nous inquitons. Ce demi-jour
soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous
fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous  cette
heure ne dpend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme 
l'ordinaire, nous faire illusion l-dessus...

Il y a quelque chose de profondment involontaire et draisonnable dans
la posie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments
de conscience pleine ni de raison entire. C'est  cause de cela souvent
que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-mme.


IX.

De mme, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul.
Je ne parle pas des rimes fminines entrelaces, des allitrations, des
assonances dans l'intrieur du vers, dont nul n'a us plus frquemment
ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de
neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, forms de deux
groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre
ncessairement un peu compliqus (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5
et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire  l'oreille tout en
l'inquitant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent
boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence gale de
l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et mme pour qu'il soit
perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la mme faon. Or,
au moment o nous allions nous habituer  un certain mode de
claudication, M. Verlaine en change tout  coup, sans prvenir. Et alors
nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De mme que le souvenir
de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi
le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrgulire
que j'y ai substitue. Soit;--mais notre oreille  nous ne saurait
s'accommoder si rapidement  des rythmes si particuliers et qui changent
 chaque instant. Ce caprice dans l'irrgularit mme quivaut pour nous
 l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:

  Londres fume et cri  |  e. Oh! quelle ville de la Bible!
  Le gaz flambe et na  |  ge et les enseignes sont vermeilles.
  Et les maisons  |  dans leur ratatinement terrible
  pouvan  |  tent comme un snat  |  de petites vieilles.

Les deux premiers vers sont coups aprs la cinquime syllabe, le vers
suivant est coup aprs la quatrime; le dernier, aprs la troisime ou
la huitime.--Et voici des vers de onze syllabes:

  Dans un palais  |  soie et or, dans Echatane,
  De beaux dmons  |,  des satans adolescents,
  Au son d'une musi  |  que mahomtane
  Font liti  |  re aux sept pchs  |  de leurs cinq sens.

Les deux premiers vers semblent coups aprs la quatrime syllabe; soit.
Mais le suivant est coup (fort lgrement) aprs la sixime, et l'autre
aprs la troisime ou la septime.

D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il
les coupe tantt aprs la cinquime, tantt aprs la quatrime syllabe.
C'est--dire qu'il mle des rythmes d'un caractre non seulement
diffrent, mais oppos.

  Aussi bien pourquoi  |  me mettrais-je  geindre? (5, 5)
  Vous ne m'aimez pas  |, l'affaire est conclue,
  Et, ne voulant pas  |  qu'on ose me plaindre,
  Je souffrirai  |  d'une me rsolue (4, 6).

Ainsi, dans la plus grande partie de l'oeuvre potique de M. Verlaine,
les rapports de nombre entre les hmistiches varient trop souvent pour
nos faibles oreilles. Maintenant, si le pote chante pour tre entendu
de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le  ses plaisirs
solitaires et allons-nous-en.


X.

Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un
rare pote. Mais il est double. D'un ct, il a l'air trs artificiel.
Il a un art potique tout  fait subtil et mystrieux (qu'il a, je
crois, trouv sur le tard):

  De la musique avant toute chose,
  Et pour cela prfre l'impair
  Plus vague et plus soluble dans l'air,
  Sans rien en lui qui pse ou qui pose.

  Il faut aussi que tu n'ailles point
  Choisir tes mots sans quelque mprise:
  Rien de plus cher que la chanson grise
  O l'indcis au prcis se joint...

  Car nous voulons la nuance encor
  Pas la couleur, rien que la nuance
  Oh! la nuance seule fiance
  Le rve au rve, et la flte au cor...

D'autre part, il est tout simple:

  Je suis venu, calme orphelin,
  Riche de mes seuls yeux tranquilles,
  Vers les hommes des grandes villes:
  Ils ne m'ont pas trouv malin.

C'est peut-tre par cette ingnuit qu'il plat tant  la longue. 
force de l'tudier et mme de le condamner, sa douce dmence me gagne.
Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prtentieux et
obscurs, j'en viens  y voir (quoi qu'il en dise lui-mme) des
hardiesses maladroites de pote purement spontan, des gaucheries
charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui
sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce pote
n'exprime ses ides et ses impressions que pour lui, par un
vocabulaire et une musique  lui,--sans doute, quand ces ides et ces
impressions sont compliques et troubles pour lui-mme, elles nous
deviennent,  nous, incomprhensibles; mais quand, par bonheur, elles
sont simples et unies, il nous ravit par une grce naturelle 
laquelle nous ne sommes plus gure habitus, et la posie de ce
prtendu dliquescent ressemble alors beaucoup  la posie
populaire:

  Il pleure dans mon coeur
  Comme il pleut sur la ville;
  Quelle est cette langueur
  Qui pntre mon coeur? etc.

Ou bien:

  J'ai peur d'un baiser
  Comme d'une abeille.
  Je souffre et je veille
  Sans me reposer.
  J'ai peur d'un baiser.

Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a
des sens de malade, mais une me d'enfant; il a un charme naf dans la
langueur maladive; c'est un dcadent qui est surtout un primitif.




VICTOR HUGO

TOUTE LA LYRE


I.

                                Ce qu'il dit
  Est semblable au passage orageux d'un quadrige.
  Un torrent de parole norme qu'il dirige,
  Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,
  S'croule de sa bouche en tempte, et descend
  Et coule et se rpand sur la foule profonde....

Victor Hugo dfinit ainsi l'loquence de Danton; mais il me parat que
ces images expriment encore mieux la posie de Victor Hugo. C'est elle,
le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans
interruption _Toute la Lyre_, et je ne sais plus gure o j'en suis. Je
me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noy dans son flot qui
roule des tnbres et des toiles. Et maintenant,

  Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouill,

ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, qui secouait des
pierreries, je me dbats sur la rive, tout ruisselant et aveugl de
mtaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes oreilles comme
celui des grandes eaux; et, dompt par un dieu, je reconnais et j'adore
la toute-puissance de son verbe.

Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an
dernier[6], que je lui avais manqu de respect. Pourquoi? Pour avoir dit
que, si nul pote ne parlait plus haut  mon imagination, deux ou trois
autres disaient peut-tre des choses plus rares  ma pense et  mon
coeur.  cause de cela, plusieurs m'ont trait de pygme, ce qui est
fort juste,--mais aussi de cuistre, de zole et mme de batracien, ce
qui est bien svre. J'avoue que l-dessus, je ne les ai pas crus.
J'appartiens  la gnration qui a le plus aim Victor Hugo. Je l'ai
profondment et religieusement admir dans mon adolescence et ma
premire jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui
garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a donnes. J'ajoute
que c'est peut-tre pendant ces dix annes-l que j'ai eu raison. Mais
nos mes vont se modifiant et, par suite, l'ide que nous nous formons
des grands crivains et des grands artistes et l'motion qu'ils nous
donnent ne sont point les mmes aux diverses poques de notre vie:
faut-il rappeler une vrit si simple? Tout ce que je puis vous dire
aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui mme, la
lecture de _Toute la Lyre_, non celle que j'ai reue, voil quinze ans,
de _la Lgende des sicles_.

         [Note 6: Voir l'article suivant.]

--Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je
respecte.--H! vous en parlez  votre aise! Plt au ciel que j'en puisse
faire d'autre et sortir de moi!

Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier
livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de
m'excuser? Et l'espce d'blouissement qui m'est rest dans les yeux
aprs cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, tant le plus
involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots
qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a
des yeux pour voir les objets matriels, des intelligences pour
concevoir des ides, des imaginations pour dcouvrir les rapports cachs
entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes crits dont
les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?

Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute scurit que je vous
confierai mes impressions successives. Aprs le bienheureux ahurissement
dont je vous ai parl, je me recueille et je cherche  me reprendre.
Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois
ces grandes vibrations teintes?

Voici. Le pote nous explique en cinq ou six cents vers que la
Rvolution ne pouvait se faire que par l'chafaud, mais que, maintenant
qu'elle est faite, il ne faut plus verser de sang.--Il croit au progrs,
 la future fraternit des hommes.--Il maudit les rois et les
empereurs.--Cela ne l'empche pas de dire ensuite  Dieu: Seigneur,
expliquons-nous tous deux, et de lui demander pourquoi il laisse
mourir Rome, c'est--dire la civilisation latine, et grandir
l'Amrique sans me, ouvrire glace.--Il gmit sur les meutes de
Lyon.--Il exhorte le jeune Michel Ney  tre digne du nom qu'il
porte.--Il fltrit Louis XV.--Il entend, dans la nuit, les esprits du
mal encourager les panthres, les serpents, les plantes vnneuses, les
prtres et les rois.--Il nous ouvre un mausole royal et nous montre la
poigne de cendre qu'il contient.--Il fait tous ses compliments  Mlle
Louise Michel pour sa conduite aprs la Commune...

Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette ide y revient
sans cesse, que la cration sait le grand secret. (Elle le garde
joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit reprsente les puissances
malfaisantes, l'ignorance, le mal, le pass, mais que l'aurore figure la
dlivrance des esprits, l'avenir, le progrs...

La troisime partie se pourrait rsumer ainsi:--L'enfant est un
mystre rassurant.--La femme est une nigme inquitante.--Soyons
bons.--vitons mme les petites fautes.--Dieu est grand. Nos batailles
font  son oreille le mme bruit qu'un moucheron.--La nature est
mystrieuse.--C'est l'ombre qui a fait les dieux.--Les prtres sont
horribles.--L'me est immortelle: nous retrouverons nos morts.--Le
monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon.
Tnbres, je ne vous crois pas. Je crois  vous,  Dieu! Ombre!
Lumire!

Il est beaucoup question de littrature dans la quatrime partie. Et
voici les penses qu'on y trouve:--Les potes primitifs aimaient la
nature, et elle leur parlait.--J'ai fait de la critique quand j'tais
enfant, mais j'ai reconnu l'absurdit de cette occupation.--La tragdie
classique sent le renferm. De l'air! de l'air!--Le bon got est une
grille. Le critique est un eunuque, etc.--Shakespeare est
sublime.--Brumoy est un ne.--Le rire est une mitraille.--Laharpe,
Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des nes et des
pourceaux.--La nature fut la nourrice d'Homre et d'Hsiode.--Tous les
grands hommes et les penseurs sont insults, Mazzini par Thiers,
Washington par Pitt, Juvnal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homre
par Zole, etc.....--Les potes sont les guides du genre humain.--Les
sommets sont dangereux; on y a le vertige.--Les grands hommes sont
malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une
me nouvelle  l'humanit.

Voil le premier volume.

Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la mme chose, et
que chacune des sept cordes de la lyre rend sensiblement le mme
son?--Cela commence, toutefois, par une srie de pices moins
impersonnelles, o le pote nous dit sa vie, se raconte plus
familirement, se confie  ses amis.--Tu me dis que j'ai chang,
crit-il  l'un d'eux. Non, je n'ai pas chang; je veux toujours le
peuple grand et les hommes libres, et je rve un avenir meilleur pour la
femme. Seulement je suis plus triste.--Lorsque j'tais enfant, la France
tait grande.-- une religieuse: Priez! ne vous gnez pas, je comprends
tout.-- un enfant: Aime bien ta mre et soutiens-la.--J'ai beaucoup
souffert, j'ai t proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience
tranquille.-- deux ennemis amis: Rconciliez-vous. Vous tes trop
grands l'un et l'autre pour vous har.--Sur la mort de Mme de Girardin:
Elle s'en est alle... La foule ne comprend pas les grandes mes... Je
voudrais m'en aller aussi.--Je rve aux morts; je les vois.--Je mprise
la haine et la calomnie.--_Idem._--Je travaille: le travail est bon.--Je
suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: Va!--Je rentrerai, comme
Voltaire, dans mon grand Paris.

Puis, ce sont des pices d'amour. J'en mets  part trois ou quatre, qui
sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux _Chansons des
rues et des bois_.

Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scnes
dialogues dont le fond se rduit  ceci: que la femme est fragile,
qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle aime les
soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques chansons, qui
ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait crites.

Tout cela fait sept cordes ( la vrit, il serait difficile de les
nommer avec prcision; il semble pourtant que les sept livres que nous
venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanit, Nature,
Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le pote ayant crit:

  ...Et j'ajoute  ma lyre une corde d'airain,

il y a un huitime livre, tout de colre et d'indignation, dont voici 
peu prs le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis
que vous tes infmes.--Il ne fallait point dtruire la Colonne parce
que, ce qu'elle glorifiait en ralit, ce n'tait point le despotisme,
mais la gloire d'un peuple et la Rvolution dlivrant l'Europe.--Je
fltris pareillement ceux qui ont tu les otages, et ceux qui ont
massacr les soldats de la Commune.--Un tout petit roi m'a chass de
Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.--Nous sommes vaincus, mais
j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est
Lumire.--Aprs la libration du territoire: Je ne me trouve pas
dlivr; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et
Strasbourg.--Aux historiens: Ne cherchez pas  expliquer les tratres;
on croirait que vous les excusez.--Vous n'arrterez pas la Dmocratie
montante.--Toutes les fois qu'un crime se prparera contre le peuple, ma
conscience rugira...

En deux mots, maintenant: Tout est obscur. Tout est clair. La nature
rve et voit Dieu. Haine au pass. Les rois et les prtres sont infmes.
Le peuple est sublime.  l'enfant!  la femme! Pardonnons, aimons. Les
potes sont des mages. Toinon, c'est Callirho. Vous n'extrairez rien
de plus de _Toute la Lyre_,--et pas grand'chose de plus des quinze
volumes de vers lyriques de l'immense pote.

--Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas l de beaux thmes? Y a-t-il
plus de pense, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et
quelle ide vous faites-vous donc de la posie?

--Oui, je sais que la posie n'est que sentiment, couleur et musique, et
qu'elle n'a presque pas besoin de pense. J'en connais qui semble faite
de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une
impression rpte et persistante? Non, le bruit norme, les cymbales
retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pture
d'me,--pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers:
Ils sont trop! Ils m'empchent de sentir sa posie... La demi-douzaine
d'ides et de sentiments que j'numrais tout  l'heure, songez qu'il
les a dvelopps en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces
lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette ide, qu'on
aime partout de la mme faon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est
_kifkif_, lui a inspir les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques
des _Chansons des rues et des bois_. Cette autre ide, que tout finira
par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a gure moins
suggr d'alexandrins. Il nous a certainement confi plusieurs milliers
de fois que le pote est un prophte et un voyant. Il n'y a pas une
seule pice dans _Toute la Lyre_, qui ne rappelle des pages, je ne dis
pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils
prcdents. Voici un jeu que je propose aux rares honntes gens qui ont
vraiment lu les potes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard
des vers ou mme des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'o
ils sont tirs. Nous devinerions peut-tre que ces vers sont antrieurs
ou postrieurs  1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions  quel
volume les rapporter. Or, si l'on jouait au mme jeu avec Lamartine et
Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps),
je me ferais fort de gagner presque  tout coup. Ne m'accusez point de
purilit. Ce dtour chinois m'est une faon de constater une chose
trange. Nul n'a fait des vers plus prcis de contours que l'auteur de
_la Lgende_ et des _Contemplations_,--et nul n'en a fait, si je puis
dire, de plus indiscernables, de plus aiss  substituer les uns aux
autres. Cela est  la fois stupfiant de richesse et prodigieux
d'indigence.

Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pntr de ses
habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son
rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de
lui, il m'a sembl que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les
reconnaissais  mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phnomne
mystrieux, c'tait moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de
_l'ne_. Cette illusion vous paratra moins gasconne si vous songez que
nul pote, en effet, n'a t ni plus souvent, ni plus aisment, ni plus
parfaitement parodi. M. Albert Sorel a fait des suites de vers
considrables qui pourraient,  la rigueur, tre de Victor Hugo, et o,
seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de
rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilge. Et,
d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, aprs
un peu d'hsitation, que des vers de _la Lgende_, qu'on m'avait cits,
taient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils dcrivent la salle 
manger d'_viradnus_:

  Cette salle  manger de titans est si haute,
  Qu'en garant, de poutre en poutre, son regard
  Aux tages confus de ce plafond hagard,
  On est presque tonn de n'y pas voir d'toiles.)

Et cela ne prouve pas prcisment que les bons lettrs qui se livrent 
ces exercices aient le gnie de Victor Hugo. Il est mme certain que ce
qu'il peut y avoir de beaut dans leurs parodies (et il s'en trouve
quelquefois) appartient de droit au grand pote parodi. Mais cela
prouve au moins qu'il y a dans la posie de l'auteur des _Quatre Vents
de l'esprit_ une norme part de fabrication quasi mcanique et
automatique, quelque chose o ni le coeur, ni la pense ne sont
intresss. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration
stupfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans
une minute d'motion, de douceur intrieure, et sans le moindre dsir de
larmes, les dix mille vers de _Toute la Lyre_. J'assistais  cette
posie si je puis dire; j'tais mme parfois bouscul par elle; mais
elle n'entrait pas en moi.

Peut-tre comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et
Musset, ces mdiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a
jamais eu l'ide de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs
vers ce que la posie proprement dite ne comporte point: l'analyse aigu
de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuance de Renan. Et ce n'est pas
non plus qu'ils aient vit les redites. Mais, d'abord, je trouve, 
tort ou  raison, plus de substance dans leur oeuvre, plus de rve et
aussi de pense chez l'un et,  coup sr, plus de passion chez l'autre.
Je les sens absolument sincres, et que leur posie s'coule d'eux
involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils
expriment, je pourrais l'prouver, que c'est mon me  moi, qui parle
dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire
toute seule. Ces potes, qui ont un don que je n'ai pas, sont aprs tout
des gens comme moi, de ma socit et de mon temps, avec qui il m'et t
possible de converser...

L'me de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop trangre  la
mienne. Il y a dans son oeuvre trop d'attitudes, trop de sentiments,
trop de faons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine 
comprendre et qui mme rpugnent  mes plus chres habitudes d'esprit.
Les milliers de vers o il dit: Moi, le penseur, o il se qualifie de
mage effar, o il se compare aux lions et aux aigles, o il menace
l'ombre, la nuit et le mystre de je ne sais quelle effraction, sont
insupportables aux hommes modestes, et  ceux qui essayent vraiment de
penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine
du sphinx et qu'il lui a arrach son secret, je me dis: Il est bien
heureux! et quand je vois que ce qu'il a dcouvert, au bout du compte,
c'est le manichisme le plus naf, ou l'optimisme le plus simplet, je me
dis: Que d'embarras! Je sens l-dedans un air d'insincrit. Un
bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment  la faon d'Isae et
d'zchiel, comme s'il vivait dans le dsert, comme s'il mangeait des
sauterelles et comme s'il avait rellement des entretiens avec Dieu sur
la montagne, me parat quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux
qu'un bourgeois du dix-septime sicle imitant le dlire de Pindare.
Cela me fche un peu que, ayant vcu dans le sicle qui a le mieux
compris l'histoire, ce pote n'en ait vu que le dcor et le bric--brac,
et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou
comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mpris qui m'offensent
galement. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et mme Hbert et
Marat sont des gants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres
odieux, et pour qui Nisard et Mrime sont des imbciles...; cet
homme-l peut avoir du gnie: soyez srs qu'il n'a que a. Son
inintelligence des mes, de la vie humaine et de ses complexits est
incroyable. Ses numrations des grands hommes, des mages, des
porte-flambeaux, sont de merveilleux coq--l'ne, des chefs-d'oeuvre de
bouffonnerie inconsciente. C'est Homais  Pathmos... De vieux bergers 
barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des
brigands; des brigands qui sont des hros; des courtisanes qui sont des
saintes; des prtres affreux: des petits enfants qui savent le grand
secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant
leurs jambes; l'humanit mise en antithses, pareille  un immense
guignol apocalyptique; l'histoire, coupe en deux, net, par la
Rvolution; l'ombre avant, la lumire aprs... telle est sa vision des
choses. Elle est d'une surprenante simplicit. Aucune des doctrines qui
ont presque renouvel cette vision en nous ne semble tre arrive
jusqu' lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre
Darwin, il le raille du mme ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est
plus de ce temps, sans tre, comme Homre, Virgile ou Racine, de tous
les temps. C'est un vieux sans tre un ancien. Il est loin de nous, trs
loin...

--Oui, tout cela peut tre vrai. MAIS...


II.

Mais a n'est pas vrai, m'crit un de mes amis. Tu as le droit de dire
de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement  propos
de ses oeuvres. Ce qu'on vient d'diter, ce sont des reliefs, des
rognures,--ou des rinures, si tu prfres cette mtaphore. Les
hritiers,--par pit videmment,--font flche de tout bois et mme de
tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, mme ceux, du panier.
Mon impression,  moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez
rcemment, c'est que _Toute la Lyre_ est une collection d'preuves
rates; sauf trois ou quatre exceptions, gure plus, chaque pice me
rappelle un quivalent, un original suprieur. Chaque thorie a dj
t exprime avec plus de puissance et de dveloppement... Ce qu'on nous
donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par
Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin
Michel-Ange...

Je rpondrai alors qu'il est singulirement malais de distinguer Hugo
parodiste de Hugo srieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse
pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et
quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour
Hugo le rend tout  fait injuste  l'endroit des honntes gens  qui le
grand pote a lgu sa malle. Toutes ces rognures, ils ont mission de
les publier. Et, quand mme ils n'y seraient pas obligs par la volont
du dfunt, comment oseraient-ils dcider que ce sont en effet des
rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annonc lui-mme, sept ou
huit ans avant sa mort, la publication de _Toute la Lyre_. Et il me
parat bien,  moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage
d'preuves rates que la seconde _Lgende des sicles_, _le Pape_,
_l'ne_, _Religions et Religion_, _Piti suprme_, _le Thtre en
libert_ ou _la Fin de Satan_.

La vrit, c'est que c'est toujours la mme chose; et voil prcisment
ce que j'ai voulu dire. _Les Chants du crpuscule_ taient la mme chose
que _les Voix intrieures_ qui taient la mme chose que _les Feuilles
d'automne_; la seconde _Lgende_ tait la mme chose que la premire;
_les Quatre vents de l'esprit_ reprenaient tous les thmes des
_Contemplations_, etc. Et,  mon avis, dans cette interminable srie de
farouches redites, la puissance du verbe reste gale, si mme elle ne va
croissant. La pice qui ouvre _Toute la Lyre_, et qui en rappelle quinze
ou vingt autres, est peut-tre la plus magistrale et la plus complte
que Hugo ait crite sur la Rvolution. Quelques-uns des paysages qui
viennent ensuite sont de purs chefs-d'oeuvre. Il y a aussi deux ou trois
posies d'amour qui galent les plus belles des _Contemplations_. Il
m'est impossible de voir en quoi l'_Idylle de Floriane_ est infrieure 
n'importe quel morceau des _Chansons des rues et des bois_, ni en quoi
la dernire partie, _la Corde d'airain_, diffre de l'_Anne terrible_.
Des copeaux, cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait
le pote, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les
diteurs nous annoncent _Toute la Lyre_, ne lisez pas: _Tout le tiroir!_
Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de
Hugo, je devais prendre son oeuvre entire. Mais c'est bien ce que j'ai
fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je
n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.

--Pourtant, rpondrez-vous, il faut distinguer dans l'oeuvre de Hugo.
Elle n'est point partout si exactement semblable  elle-mme. Il y a
encore de braves gens qui disent: Oh! _Mose sur le Nil!_ Oh! _le Chant
de fte de Nron!_... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait
dj du mauvais got dans les _Orientales_? Et d'autres, au contraire:
Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'couchard-Lebrun, du
Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des _Contemplations!_ mais
le pote pique de _la Lgende!_ L'autre jour encore M. Sarcey
crivait, dans sa causerie du _Parti National_: Victor Hugo a plusieurs
manires; il s'est renouvel lui-mme quatre ou cinq fois. Quatre ou
cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiqut avec
prcision. Je crois que,  bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une
manire. La preuve, c'est que _Toute la Lyre_ se compose de pices
crites par le pote aux diverses poques de sa vie, et que cependant
l'unit d'impression est parfaite, va presque jusqu' l'ennui. On peut
sans doute distinguer le Hugo d'avant _les Contemplations_ et celui
d'aprs, mais c'est tout; et si vous cherchez  saisir ses manires
successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le
dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre:
Premire manire: il se cherche; deuxime manire: il s'est trouv;
troisime manire: il se dpasse. Ainsi, la posie de Hugo s'enrichit
d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un _bestiarium_ de mots
et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve.
Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume  l'autre, que des
diffrences de degr, non d'espce.

Cette puissance, le pote l'a sans doute applique, dans le cours de sa
vie,  des sujets diffrents et mme  des ides contraires. Mais ces
ides et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est
aprs les pomes de Vigny et mme aprs _la Chute d'un Ange_ qu'il
conoit _la Lgende des Sicles_. C'est aprs Gautier et Banville qu'il
se fait,  l'occasion, no-grec. C'est aprs que Michelet, George Sand
et d'autres ont crit, qu'il lui vient une si grande piti pour les
misrables et les opprims, et le culte de la Rvolution, et la haine
des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charit  bras ouverts, et
quelquefois  bras tendus et  poings ferms... Ce serait tre dupe que
de tenter l'histoire des ides de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un
cho, elles se succdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une
l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour
mieux dire, les plus grosses ides de la premire moiti de ce sicle
sont venues tour  tour tirer la corde...

Si donc on veut dfinir le gnie de Hugo par ce qui lui est essentiel,
je crois qu'il convient d'carter ses ides et sa philosophie. Car elles
ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance,
l'normit, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a
donne; et il ne les a adoptes d'ailleurs que parce qu'elles prtaient
 cette normit et  cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des
mots, l'homme de style, qui commande chez lui  l'homme de pense et de
sentiment. Analyser et dcrire sa potique et sa rhtorique, c'est
dfinir Hugo tout entier,--ou presque.

Et ainsi je reviens par un dtour  la phrase que j'avais eu le chagrin
de laisser inacheve: Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...
Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut
affirmer, je crois, que nul pote, ni dans les temps anciens, ni dans
les temps modernes, n'a eu  ce degr, avec cette abondance, cette
force, cette prcision, cet clat, cette grandeur, l'imagination de la
forme. La qualit de son esprit ne m'blouit ni ne me charme, hlas! ou
mme m'incite  me rfugier dans la pense dlicate ou dans le tendre
coeur des potes qui me sont chers: mais son verbe m'crase. Une me
violente et grossire, comme l'a appele Louis Veuillot, soit; mais une
bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus
habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. mile
Faguet, aient dcrit et lou les procds du style et de la
versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je
vous renvoie avec joie  leurs tudes[7]. Je me contenterai de choisir
dans _Toute la Lyre_, pour votre plus noble divertissement, quelques
exemples de ce don d'amplification tourdissante et vertigineuse. Vous y
verrez qu'aucun homme n'a jamais su dvelopper une seule ide par un si
grand nombre de comparaisons et de mtaphores, ni si justes, ni si
brillantes, ni si rares, ni, en gnral, si claires, et n'a su enchaner
ces images dans des priodes qui eussent tant de mouvement, ni un
mouvement si large, si emport, si continu,--ni qui emplissent l'oreille
de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je
sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure
o je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas
trop.

         [Note 7: _tudes littraires sur le XIXe sicle_, par _mile
         Faguet_, un vol. in-18 jsus, 5e dit. (Lecne et Oudin,
         diteurs),--_Victor Hugo, l'homme et le pote_, par _Ernest
         Dupuy_, un vol. in-18 jsus, 2e dit. (Lecne et Oudin,
         diteurs).]

Venons au dtail. Il s'agit,  un endroit du pome intitul
_l'chafaud_, d'exprimer cette ide (vraie ou fausse, il n'importe ici)
que Marat a t  la fois bon et mauvais, froce et bienfaisant. Voici
le dbut:

  Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?
  Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.

Or, cette ide, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers,
par trente-cinq images diffrentes, toutes belles, toutes souverainement
expressives. J'en prends une poigne, au hasard:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . Il crit;
  Le vent d'orage emporte et sme son esprit,
  Une feuille, de lange et d'amour inonde...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Il dnonce, il dlivre; il console, il maudit;
  De la libert sainte il est l'pre bandit.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Il est le misrable; il est le formidable;
  Il est l'auguste infme; il est le nain gant;
  Il gorge, massacre, extermine en crant;
  Un pauvre en deuil l'meut, un roi saignant le charme;
  Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.

Et aprs tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithses, clate un vers qui
est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers mu et
tragique--(comme si le pote,  force de remuer les vocables, d'puiser
toutes les faons de traduire une pense, devait ncessairement trouver,
 un moment, l'expression la plus forte et la plus mouvante, et comme
si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la
profondeur):

  Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!

Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a crit des milliers de
semblables), vous en demeurerez, je l'espre, stupides comme moi. Car,
sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que
Marat fut fait de charit et de cruaut, nous aurions pu, en prenant
notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses
trente-cinq images se dressent presque en mme temps dans sa pense:
elles sautent d'elles-mmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots
dont son cerveau est l'ample mnagerie, et les chevauchent perdument;
et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne
rsiste...

Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Aprs que la
dernire a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine  propos
des bons camarades de Marat; et il les lche pour se soulager. Seulement
(et c'est la ranon du don monstrueux que la nature injuste a mis en
lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:

  Tigres compatissants! Formidables agneaux!

Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est
qu'assurment je n'aurais pas ramass celle-l!...

Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le
Choeur des racoleurs qui vont embauchant les coquins le long du quai
de la Ferraille:

  Les belles ont le got des hros...

Voil le thme. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est
un lieu commun. Et voici le dveloppement; il est proprement
fantastique:

  Les belles ont le got des hros, et le muffle
  Hagard d'un sclrat superbe sous le buffle
  Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;
  Quand passe un tourbillon de drles moustachus
  Hurlant, criant, affreux, clatants, orgiaques,
  Un doux soupir meut les seins lgiaques.
  Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur
  Effroyable, tranant aprs lui tant d'horreur
  Qu'il ferait reculer jusqu' la sombre Hcate,
  Charme la plus timide et la plus dlicate.
  Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant
  Un honnte homme, prend la griffe d'un brigand
  Et la baise. Telle est la femme. Elle dcerne
  Avec emportement son me  la caserne:
  Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,
  Toujours la sensitive adora le dragon.
  Sur ce, battez, tambours! Ce qui plat  la bouche
  De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;
  La femme se fait faire avec joie un enfant
  Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,
  Et c'est la volupt de toutes ces colombes
  D'ouvrir leurs lits  ceux qui font ouvrir les tombes.

Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces
effrnes cavalcades de mots, tout plit, tout languit; les plus
prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez
nommer, s'vanouissent,--et ils le savent bien. C'est une joie
absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le
fond! Le fond, c'est quelque ide fausse, incomplte, ou qui mme me
rpugne; ou bien, c'est quelque ide toute simple, mme banale, et que
le pote laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la
chose m'est indiffrente. Et alors je puis savourer uniquement, sans
trouble ni souci, la magnifique, triomphante et prcise surabondance de
l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les
mditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le nant et sa
tristesse, il moissonne  brasses les figures et les formes de la vie.
De mme, et ne me croyez pas pour cela un mauvais coeur, rien ne me
rjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme
ses numrations de crimes, de meurtres et d'atrocits. C'est d'une
prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits
frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de
surprenantes clowneries. Le relief des dtails, la plasticit de
l'expression est telle que j'ai assez  faire d'admirer ce perptuel
prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses numrations:

  Zeb plante une fort de gibets  Nice;
  Christiern fait tous les jours arroser d'eau glace
  Des captifs enchans nus dans les souterrains;
  Galas Visconti, les bras lis aux reins,
  Rle, _treint par les noeuds de la corde que Sforce
  Passe dans les oeillets de sa veste de force_;
  Cosme,  l'heure o midi change en brasier le ciel,
  Fait lcher par un bouc son pre enduit de miel;
  Soliman met Tauris en feu pour se distraire;
  Alonze, furieux qu'on allaite son frre,
  Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;
  Vlad regarde mourir ses neveux prtendants,
  Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;
  Borgia communie; Abbas, maon farouche,
  Fait, avec de la brique et des hommes vivants,
  D'pouvantables tours qui hurlent dans les vents...

etc... car a continue. Hugo est le monstre de la parole crite. Il
rsume et dpasse tous les grands rhteurs de culture latine qui ont
excell dans le _dveloppement_ oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne
sais quel taureau de Phalaris d'o sortirait, amplifie, la voix de
Lucain, de Juvnal, de Claudien,--et aussi de d'Aubign, de Malherbe,
mme de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe
classique. Au del de sa rhtorique, il n'y a rien... On peut dire en un
sens qu'il ferme un cycle. Il est trs grand. S'il ne l'est pas par la
pense, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affect
d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa
rhtorique qui lui ont cr sa pense.

D'abord, et par la force des choses, il lui est arriv, aussi souvent
qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la dfinition de
Nisard, des ides gnrales sous une forme souveraine et dfinitive
(laquelle d'ailleurs, quoique dfinitive, peut toujours tre
renouvele). Je n'ai pas  feuilleter longtemps _Toute la Lyre_ pour y
rencontrer ces vers dors:

  Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-tre;
  Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;
  Mnage les petits, les faibles. Sois le matre
             Que tu voudrais avoir.

Et ceux-ci, aux fils dont les pres ont t glorieux:

  Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;
  Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas  vous.
  Tout passant peut venir vous en demander compte.
  Ils sont notre trsor dans nos moments de honte,
  Dans nos abaissements et dans nos abandons:
  C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.

Il est vident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvnal ni dans Snque,
ni mme dans Corneille, Bossuet ou Molire; et cela, chez Hugo, est
continuel.

Autre chose encore. Il a t le roi des mots. Mais les mots, aprs tant
de sicles de littrature, sont tout imprgns de sentiments et de
pense: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer
 penser et  sentir.  cause de cela, ce songeur si peu philosophe a
quelquefois des vers profonds; et ce pote, de beaucoup plus
d'imagination que de tendresse, a des vers dlicats et tendres. (Il y en
a dans _Toute la Lyre_; voyez _Ce que dit celle qui n'a pas parl_.)

Puis, comme la moindre ide lui suggre une image, et comme ensuite les
images s'appellent et s'enchanent en lui avec une surnaturelle
rapidit, le sujet qu'il traite a beau tre maigre et court dans son
fond, la forme dont il le revt est un vaste enchantement. Ces
correspondances qu'il saisit entre les choses nous intressent par
elles-mmes. La figure entire du monde finit par tenir dans le
dveloppement du moindre lieu commun. Cette posie, que ma pense et
mon coeur ont parfois trouve indigente, finit donc par apparatre, 
qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rver.

Je voudrais ne pas trop rpter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc
pas que Hugo a peut-tre t le plus puissant et,  coup sr, le plus
dbord des descriptifs. Il voyait les choses concrtes avec une
intensit extraordinaire, mais toujours un peu en rve et jusqu' les
dformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de
l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief  l'expression comme
les contrastes et les oppositions. Il a donc abus de l'antithse et a
fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que
des visions antithtiques. Mais justement les plus originales
conceptions du monde se rduisent  des antithses que l'on rsout comme
on peut.  preuve, les systmes de Kant, de Hegel, mme de Spinoza...
L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de
l'antithse qu'est venu  Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de
philosophie dans son oeuvre; et si, d'aventure, il mrite  et l ce
nom de penseur auquel son ingnuit tenait tant, c'est  sa manie
d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.

Ce qu'il y a de sr, c'est que Hugo ne pouvait tre l'incomparable
ouvrier de style qu'il a t, sans tre par l mme un fort grand pote.
Et si son nom est encore livr aux vaines disputes des hommes, s'il est
malais de dterminer l'tendue et les limites de son gnie, c'est
peut-tre que son cas ressemble assez  celui de Ronsard; c'est que son
oeuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul,
mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un
sicle et de renouveler une langue, et que, par consquent, nous ne
pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...




POURQUOI LUI?[8]

         [Note 8: Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant
         sont des articles de polmique et qu'ils rendent surtout des
         impressions d'un jour.]


L'autre jour, la Comdie-Franaise clbrait officiellement--quoique
clandestinement (la presse n'tait point convie)--l'anniversaire de la
naissance de Victor Hugo par une matine gratuite o elle reprsentait
_Ruy Blas_, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine
et grand homme d'tat.

(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce
sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc
Monceau que l'on et d appeler  cette crmonie. Mais ce n'est point
de _Ruy Blas_ que j'ai dessein de vous parler.)

Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille,
ni pour Racine, ni pour Molire. Ceux-l, on clbre sans doute leurs
anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu' la
reprsentation gratuite. Dj Victor Hugo tait le seul de nos grands
crivains dont le cercueil et t expos sous l'Arc de Triomphe, le
seul qui et t inhum au Panthon, le seul dont les oeuvres
posthumes eussent eu les honneurs d'une rcitation publique  la
Comdie-Franaise.

Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est 
part dans notre littrature, qu'il est le pote national, le grand,
l'unique, enfin qu'il n'y a que lui.

Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop
d'injustice,  la fin! Pourquoi ce traitement spcial? Pourquoi cette
immortalit hors classe?  qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce 
l'auteur dramatique? Est-ce  l'crivain populaire? Est-ce au pote?
Est-ce au penseur? Est-ce  l'homme?

       *       *       *       *       *

Ce ne peut tre  l'auteur dramatique. L-dessus, presque tout le monde
sera d'accord. Si miraculeusement versifi qu'il soit et quelque plaisir
qu'il nous donne  la lecture, ce n'est pas le thtre de Victor Hugo
qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Ds qu'on essaye de les
raliser sur la scne, de donner un corps  ces froides et clatantes
chimres, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de
les entendre. Ou plutt, tranchons le mot, ils ennuient le public,--et
la foule aussi bien que les lettrs. Nous l'avons bien vu quand on a
repris le _Roi s'amuse_ et _Marion Delorme_. Il ne manque qu'une chose 
ces belles machines lyriques: le frmissement de la vie, ce qui fait
qu'on se croit en prsence de cratures de chair et de sang.

Comme auteur dramatique, c'est plutt Musset qui aurait droit  des
clbrations d'anniversaires. _Il ne faut jurer de rien_, _On ne badine
pas avec l'amour_, presque tout le thtre de Musset nous intresse et
nous touche autrement que _Marie Tudor_ ou mme _Hernani_. Il est facile
de prvoir qu'avant la fin du sicle les drames de Victor Hugo ne
compteront dans l'histoire du thtre qu' titre de documents.

       *       *       *       *       *

C'est donc l'crivain populaire qu'on clbre par des rites rservs et
particulirement solennels?--Oui, le peuple a lu quelque peu _Notre-Dame
de Paris_, et les _Misrables_, malgr les longueurs et le fatras. Mais
l'_Homme qui rit_ ou _Quatre-vingt-treize_, croyez-vous qu'il les ait
lus? Depuis le divorce consomm au seizime sicle entre la multitude et
les lettrs, les grands crivains n'ont t populaires chez nous que
rarement et par accident. Populaires, c'est--dire rellement connus et
aims du peuple, Dumas pre et M. d'Ennery,--ou mme M. Richebourg--le
sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'minent chez
l'auteur des _Contemplations_, ce sont des qualits d'artiste, dont la
foule ne saurait tre juge, et qui lui chappent.

       *       *       *       *       *

Mais sans doute--et bien que le peuple ne puisse le comprendre
entirement--c'est au pote que s'adressent ces hommages que nul autre
crivain n'a jamais reus. Et, certes, il n'est point de plus grand
pote que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi
grands; et sa suprmatie ne s'impose point  tous les esprits avec la
force irrsistible de l'vidence. C'est affaire de sentiment et
d'opinion, matire aux disputes et aux jugements incertains des hommes.

Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matrielles, intense
jusqu' l'hallucination; c'est,  un degr prodigieux, le don de
l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art
d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de dvelopper et d'enfler
la priode potique jusqu' faire songer aux dploiements harmoniques et
presque  l'orchestration des symphonies et des sonates.

Mais Musset a des cris de passion gaux  tout--et une tendresse, une
grce, un esprit, qui sont un perptuel ravissement. Et quant 
Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidit et 
la fois par la plnitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspir,
par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine.
Ce pote, qui est un mdiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant
qui tout plit, car c'est la posie mme.

La vrit, c'est que nous avons tous admir galement et tour  tour ces
trois merveilleux potes, selon nos ges et selon les journes. Pour
moi, chacun d'eux me parat, au moment o je le lis, le plus grand des
trois.

Et, s'il me fallait avouer,  mon corps dfendant, que Musset n'a
peut-tre pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me
prononcer entre ces deux-l, et je me redirais les vers du pote Charles
de Pomairols, parlant de Lamartine:

  ..... Et son gnie ais, que la grce accompagne,
  N'a pas le rude lan de la haute montagne
  Assise pesamment sur ses lourds contreforts,
  Miracle de matire, orgueilleuse gante,
  Qui redresse les flancs de sa paroi bante,
  Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.

  Plutt son oeuvre douce o coulent tant de larmes
  Fait songer  la mer triste, pleine de charmes,
  Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,
  Mollement tendu sur sa couche azure,
  S'unit de toutes parts  la vote thre
  Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.

       *       *       *       *       *

Mais peut-tre est-ce le penseur et l'inventeur d'ides qui, chez Hugo,
mrite un culte de latrie officielle? Ses plus fervents admirateurs
n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il
l'est moins que Lamartine.

Sa mtaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichisme
panthistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez _Ce
que dit la bouche d'Ombre_. La premire faute fit le premier poids et
cra la matire. La matire, c'est le chtiment et l'instrument
d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables
degrs, depuis le caillou jusqu' l'homme et au del. Le mchant, aprs
sa mort, descend et devient bte, plante ou minral, selon son crime. Le
juste monte, va on ne sait o, dans quelque plante. Mais, sur cette
chelle des tres, l'homme seul ne se souvient pas du pass (pourquoi?).
De l son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les
rochers se souviennent de ce qu'ils ont t et savent ce que l'homme ne
sait pas: d'o leur aspect mystrieux. Mais les expiations ne sont pas
ternelles. Les coupables remontent peu  peu.  la fin, tous se
retrouveront, dgags du poids, dans la lumire, en Dieu.

Sa vision de l'histoire est de mme sorte, sommaire, anticritique,
enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants
sublimes et des vieillards dcoratifs,  longues barbes, contre les rois
atroces et les prtres hideux. La lgende des sicles devient ainsi, 
force de simplification, une faon de Guignol pique.

Ces conceptions peuvent tre,  coup sr, d'un grand pote: elles ne
sont pas d'un homme puissant et original par la pense. Tous les progrs
de l'intelligence humaine en ce sicle se sont accomplis par d'autres
que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a t l'ducateur, le
directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps,
c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il
rside. Nous ne devons  Victor Hugo aucune faon nouvelle de penser--ni
de sentir. Il a donn  notre imagination d'incomparables ftes; mais
pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime
avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui  qui on demande le mot qui
claire ou qui pntre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres
de chevet,--si ce n'est pour quelques disciples d'une gnration
antrieure  la ntre?

Chose singulire, les jeunes potes se dtournent de cet Espagnol
retentissant, de cette espce de Lucain norme, et le respectent fort,
mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils
prfrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur vritable
aeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.

       *       *       *       *       *

Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cnacles et de
chapelles? Il reste  Victor Hugo d'avoir t, dans ce sicle
dmocratique, le prophte de la dmocratie, l'avocat des humbles et des
souffrants, l'aptre de la fraternit.--Mais ici mme, il est vident
qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand.
L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de piti et d'amour autrement
sincre et profond dans les livres de Michelet, et une bont autrement
large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George
Sand. Et, pour ne parler que des potes, quel plus grand coeur que
Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de _Jocelyn_ et de la
_Marseillaise de la paix_, a connu toutes les belles illusions de la foi
dmocratique et l'ivresse vanglique de l'amour des hommes?

       *       *       *       *       *

Enfin, la personne mme de Victor Hugo avait-elle une sduction, et sa
vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur  quoi rien ne rsiste et
qui, s'ajoutant  son gnie, lui assurent sans conteste la place la plus
leve dans l'admiration de ses contemporains?

Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des
qualits de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour
lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres
diables, il serait cependant injuste de mconnatre le mrite et la
beaut de son sacrifice.

Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me
parat pas qu'il et un trs grand caractre. Il y a chez lui des
prudences et des habilets qui peuvent tre lgitimes, mais qui ne
commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernires annes de sa
vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu' un excs qui
affligeait les esprits dlicats.

Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement
hroque, si dsintress, si gnreux, si fastueux, si imprudent! Et
comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chre
quand je songe  la vieillesse d'idole embaume de son heureux
rival!--Et quant  Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre
lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si vidente et si
vraie!  ne regarder que les hommes, l'un me parat plus noble que Hugo,
l'autre plus malheureux,--et tous deux plus aimables.

       *       *       *       *       *

Ainsi--et ce point rserv que nul pote ne fut plus grand par
l'imagination et par l'expression--sous quelque aspect que nous
considrions Victor Hugo, nous lui voyons des gaux ou des suprieurs.
Comment donc expliquer les tmoignages uniques de vnration officielle
dont il est l'objet?

On ne le peut que par des raisons trangres  la littrature.

Il eut la chance d'tre exil et l'esprit de faire servir son exil  sa
gloire. Il eut la chance de survivre  l'Empire, de revenir de l'exil
et,  partir de ce moment, d'tre l'interprte des sentiments et des
passions du Paris rvolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre
longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de pote de la gloire spciale
d'un Raspail et d'un Chevreul.

Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et
qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte  Victor
Hugo que de ses oeuvres, et par l de le remettre  son
rang--c'est--dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.




ET LAMARTINE?


J'ai eu, la semaine passe, une grande surprise: on m'a affirm que
j'avais manqu de respect  Victor Hugo.

Comment?

En dclarant que nul pote ne lui est suprieur par l'imagination ni par
l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-tre temps de ne
lui tenir compte que de son oeuvre et de le remettre  son rang,--qui
est le premier.

Or, il parat que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est
par pit pour la posie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand
pote. Je n'ai pas rclam contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et
Musset--et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.

Je dois dire que j'ai t secrtement rcompens de ma pit par les
remerciements de beaucoup de bonnes mes. Mais, tandis qu'elles me
flicitaient tout bas, j'tais accus tout haut d'injustice et
d'irrvrence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrres persistaient 
revendiquer pour Victor Hugo l'immortalit hors classe, une
immortalit d'un caractre officiel, sanctionne par les pouvoirs
publics.

       *       *       *       *       *

Leurs raisons ne m'ont pas persuad. M. Henry de Lapommeraye m'accuse
d'attaquer furieusement le grand pote, ce qui n'est pas exact, et me
dmontre que le thtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce
qui n'infirme en rien mes conclusions.

M. Aurlien Scholl, aprs s'tre extasi sur le _Dernier jour d'un
condamn_, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime
que Victor Hugo a droit  des hommages spciaux pour avoir crit les
_Chtiments_.

Voil un bon sentiment, qui s'explique encore  l'heure qu'il est, et
qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je
vous prie? Les _Chtiments_ paratront toujours un fort beau livre, mais
non plus beau, j'imagine, que les _Contemplations_, les _Nuits_ ou les
_Harmonies_. Et d'ailleurs si, dans l'apprciation des oeuvres des
potes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine,
opposant son corps  l'meute triomphante et la domptant par sa parole,
ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au
lendemain du coup d'tat.

M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'galer quelques
crivains  Victor Hugo, celui-ci garde le mrite d'avoir fait une
rvolution dans la littrature, et que par l du moins il est absolument
hors pair.

Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les _Odes_ et
_Ballades_ et mme les _Orientales_, crites aprs les _Mditations_,
ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la _Lgende des Sicles_ nous
avions les pomes de Vigny et ce bizarre et  et l sublime pome de la
_Chute d'un Ange_. Je reconnais que Victor Hugo a contribu plus que
personne  largir la posie lyrique et surtout  enrichir la langue des
vers. Mais, s'il a t rvolutionnaire et novateur, il l'a t  sa
place et dans son ordre. tes-vous sr qu'il ait beaucoup plus innov
dans la posie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la
critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au thtre?

D'autres, enfin, les plus nafs, sont persuads que Victor Hugo a
incarn la pense du sicle, et qu'on dira le sicle de Hugo comme
on dit le sicle de Voltaire. C'est l une illusion bien surprenante.
Voltaire a t le plus infatigable interprte et quelquefois l'inventeur
des ides essentielles du sicle dernier, et il a trs puissamment agi
sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgr cela, ce n'est que
rarement et pour la commodit du langage qu'on dit le sicle de
Voltaire. Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas le sicle de
Victor Hugo. Le pote de la _Lgende_ a souvent enchant nos
imaginations; il a peu agi sur notre pense, ayant peu pens lui-mme.
Les hommes de ma gnration lui doivent peu de chose; ceux qui suivront
ne lui devront rien. Et il serait trange, enfin, qu'on impost  notre
ge le nom d'un pote qui est certes de premier ordre, mais qui
reprsente si imparfaitement la tradition du gnie franais et qui
semble presque en dehors.

N'allez pas conclure de l que je lui prfre Branger.

       *       *       *       *       *

Ce qui me dsole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de
respecter mdiocrement une grande mmoire. Et pourtant qu'est-ce que je
prtends? Je confesse, pour la vingtime fois, que Victor Hugo est un
des cinq ou six grands gnies littraires de ce sicle. Que ceux qu'il
fascine particulirement le mettent au-dessus des autres, voil qui va
bien. Je fais seulement observer que cette suprmatie n'est ni dmontre
ni dmontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une
affaire de dvotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a
conduit au Panthon--dans son hypocrite corbillard des pauvres--qu'on
l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne l, et qu'on ne trouve pas mauvais
que nous dressions  quelques autres d'immatriels Panthons dans nos
coeurs.

Au reste, je le sais,  peine aurai-je relu le _Cheval_, _Ibo_, _Booz
endormi_ ou le _Satyre_ que je serai tout abm de contrition. Mais, je
le sais aussi, tout mon repentir s'vanouira quand j'aurai relu le
_Lac_, la _Rponse  Nmsis_, les _Laboureurs_ ou la _Vigne et la
Maison_.

Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscite n'est qu'un jeu
de plume dont je sens  prsent la purilit. L'quitable avenir
remettra toute chose  sa place. Peu  peu, par la seule vertu du temps
qui s'coule, un triage se fait dans les oeuvres: les grandes figures du
pass se groupent et s'ordonnent, chacune  son plan.

       *       *       *       *       *

Lamartine a connu des triomphes gaux pour le moins  ceux de Victor
Hugo, et peut-tre a-t-il senti autour de lui un frmissement d'mes
plus spontan, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien
sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long
pote lysen  l'me harmonieuse et lgre?

Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas
ternellement. Vers la fin de ce sicle, quand tous deux appartiendront
galement au pass, Lamartine rapparatra tel qu'il est, trs grand.

Ce que je vais dire ne htera pas d'une heure sa revanche. Mais
qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.

       *       *       *       *       *

De gnie plus authentique et de vie plus belle que le gnie et la vie de
Lamartine, je n'en trouve point. Doucement lev, en pleine campagne,
par des femmes et par un prtre romanesque, n'ayant pour livres que la
Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rver en
Italie et se met  chanter. Et aussitt, les hommes reconnaissent que
cette merveille leur est ne: un pote vraiment inspir, un pote comme
ceux des ges antiques, ce quelque chose de lger, d'ail et de divin
dont parle Platon.

Ce pote, aussi peu homme de lettres qu'Homre, ce qu'il exprimait
sans effort, c'tait tous les beaux sentiments tristes et doux accumuls
dans l'me humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rveur, la
sympathie pour la vie universelle, un dsir de communion avec la nature,
l'inquitude devant son mystre, l'espoir en la bont du Dieu qu'elle
rvle confusment; je ne sais quoi encore, un suave mlange de pit
chrtienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.

Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? En peignant ainsi la
nature  grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits,
aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de
cette scne indfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de
plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mlancolie
humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicit
sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'tait qu'une seule
fois possible.

Lou soit-il  jamais! On se fatigue des prouesses de la versification.
On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du
pittoresque  outrance, de la rhtorique impressionniste et de ses
contournements. Et c'est alors un dlice, c'est un rafrachissement
inexprimable que ces vers jaillis d'une me comme d'une source profonde,
et dont on ne sait comment ils sont faits.

Sans compter que, parmi ces vers de gnie-- travers les nonchalances,
les maladresses et les navets de facture qui rappellent les trs
anciens potes, et parfois aussi  travers les formules conserves du
dix-huitime sicle,--des vers clatent et des strophes (les potes le
savent bien), d'une beaut aussi solide, d'une plnitude aussi sonore,
d'une couleur aussi clatante et d'une langue aussi invente que les
plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.

Rappellerai-je que ce roi de l'lgie amoureuse et religieuse est aussi
le pote de la _Marseillaise de la paix_, des _Rvolutions_, des
_Fragments du livre antique_; que nul n'a plus aim les hommes, ni
annonc avec une loquence plus imptueuse l'vangile des temps
nouveaux; qu'il a fait _Jocelyn_, cette pope du sacrifice et le seul
grand pome moderne que nous ayons; que nul n'a exprim comme lui la
conception idaliste de l'univers et de la destine, et qu'enfin c'est
dans _Harold_, dans _Jocelyn_ et dans la _Chute d'un Ange_ que se
trouvent les plus beaux morceaux de posie philosophique qui aient t
crits dans notre langue?

       *       *       *       *       *

Mais ce grand pote concevait quelque chose de plus grand que d'crire
des vers, et c'est pour cela peut-tre que les siens sont beaux d'une
beaut unique. C'est dans sa vie mme qu'il voulait mettre toute posie
et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines,
visiter l'Orient mystrieux, ce berceau des races. Il sige au plafond
de la Chambre des dputs, ce qui ne l'empche pas d'tre un politique
trs clairvoyant et trs inform, en mme temps qu'un merveilleux
orateur. Il crit l'_Histoire des Girondins_, renverse un trne,
gouverne la France pendant quatre mois--puis rentre dans l'ombre.

Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus hroque, de plus digne
d'tre vcu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose
invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les rpubliques
antiques, il rgne rellement par la parole. Le jour o, accul contre
une petite porte de l'Htel-de-Ville, mont sur une chaise de paille,
vis par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les
mains et le forant  relever le menton, gesticulant d'un bras tandis
que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un
loqueteux qui fondait en larmes,--le jour o, tenant seul tte  la
populace aveugle et irrsistible comme un lment, il l'arrta--avec des
mots--et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'meute,--la fable
d'Orphe devint une ralit, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait
jamais t donn  un homme de l'tre en ses jours prissables.

Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure
extraordinaire,--tout de suite aprs, l'abandon, l'oubli, la ruine
amene par l'ancien faste et par les charits royales, le travail forc,
une vieillesse attele, pour vivre,  des tches de librairie et
finissant par tendre la main au peuple...

Cette vie si grande le parat encore plus, s'tant acheve dans tant de
douleur.

Et, puisqu'on veut que le rle politique de l'auteur des _Chtiments_
entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espre que
l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera
aussi leurs vies et leurs mes.




GEORGE SAND[9]

         [Note 9: Cet article est le dveloppement d'une page des
         _Contemporains_ (III, p. 254). On y trouvera donc quelques
         redites, que je n'ai pas su viter.]


La Porte Saint-Martin va reprendre les _Beaux Messieurs de Bois-Dor_,
cette dlicieuse comdie romanesque; et l'Odon promet de nous rendre
bientt _Claudie_, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est
un chef-d'oeuvre, une gorgique mouvante et grandiose. J'en suis
content--comme je l'ai t de surprendre, le mois dernier, un
commencement de retour des esprits et des coeurs vers Lamartine. Car, 
mesure que ce sicle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus
d'amour pour les gnies amples, magnifiques et fconds qui en ont
illustr les cinquante premires annes.

Vous savez combien les deux moitis du dix-septime sicle se
ressemblent peu, et comment la littrature, hroque et romanesque avec
d'Urf, Corneille et les grandes Prcieuses, revient, vers 1660,  plus
de vrit, avec Racine, Molire et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas
qu'en tenant compte de la diffrence des temps il s'est pass dans notre
sicle quelque chose d'assez semblable?

Aprs le glorieux rgne des crivains gnreux et croyants, optimistes,
idalistes, pris de rve, il s'est produit un mouvement de littrature
raliste, trs brutale et trs morose. La catastrophe de 1870 est encore
venue augmenter la tristesse et l'pret des sentiments. Les grandes
mes confiantes et largement pandues qui avaient abreuv nos
grands-pres de posie et de chimres paraissaient bien naves  leurs
petits-fils et leur taient devenues presque indiffrentes. Je me
souviens que, plus jeune, je me suis gris autant que personne de ce vin
lourd du naturalisme (si mal nomm). Et il faut avouer qu'en dpit des
excs et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas t infcond, et
qu'au surplus cette raction tait invitable et parfaitement conforme
aux lois les plus assures de l'histoire littraire.

Mais il semble que ce mouvement soit dj bien prs d'tre puis. On
commence  prouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit
de l'criture artiste et nvrose. Et voil qu'on se retourne vers les
dieux ngligs, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.

Et pourquoi ne pas se remettre  aimer George Sand? Elle est peut-tre,
avec Lamartine et Michelet, l'me qui a le plus largement rflchi et
exprim les rves, les penses, les esprances et les amours de la
premire moiti du sicle. La femme, en elle, fut originale et bonne;
et, quant  son oeuvre, une partie en sera belle ternellement, et
l'autre est reste des plus intressantes pour l'historien des esprits.

       *       *       *       *       *

Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande
puissance d'aimer, un temprament robuste et sain et un fonds de bon
sens qui se retrouvait toujours. Elle eut,  un degr minent, toutes
les vertus de l'honnte homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un
homme,--sans plus de scrupules et de la mme faon.

N'en croyez rien. Seulement, c'tait une gnreuse nature, capable de
beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud
comme celui d'une antique desse, d'une faunesse habitante des bois
sacrs. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se
sentait reprise par l'imprieux devoir de sa vocation littraire; et ces
interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait
pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y
tenir, sa vraie pente tant  la piti et  la tendresse maternelle.

La libert de sa vie n'a t, en bien des cas, qu'une dviation,
peut-tre excusable, de sa bont. Elle n'tait amante, comme je l'ai dit
ailleurs, que pour tre mieux amie, et sa destine tait d'tre l'amie
d'un grand nombre.

Rien, dans tout cela, de la dbauche masculine, qui est proprement
goste et qui ne se soucie point de ses associs. Joignez que la
frquence des aventures de coeur de cette femme magnanime se pourrait
expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les
cratures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la
nature, comme on disait au sicle dernier, et sa facult d'idalisation
lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers
contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur
peur d'tre dupes, et peut-tre un appauvrissement du sang les ont
rendus incapables d'aimer et rduits  la recherche maladive des
sensations rares. Pas la moindre trace de nvrose chez George Sand. Il y
a toujours eu de la sant dans ses erreurs sentimentales.

       *       *       *       *       *

On reproche  son oeuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a
beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,--et
celui des ides.

Le premier ne me choque point, ou mme m'amuse. D'abord il est chez elle
absolument spontan; il s'panche d'elle sans effort. Elle a une
imagination qui, naturellement et par un besoin irrsistible, transforme
et embellit la ralit et trouve des combinaisons de faits imprvues et
charmantes. Elle est ne ade, si je puis dire, et faiseuse de contes.
Elle est reste jusqu'au bout la petite fille qui, dans les tranes du
Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits ptres... Je
suis sr que les aventures singulires et mystrieuses de l'_Homme de
neige_, de _Consuelo_ et de _Flamarande_ me raviraient encore. Et quelle
fantaisie luxuriante, quelle vision aisment potique des choses, dans
les _Beaux Messieurs de Bois-Dor_, le _Chteau des Dsertes_ ou
_Teverino_!

Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers
romans, un peu trop de Rens en jupons, de petits-fils de Saint-Preux,
d'ouvriers potes et philosophes, de grandes dames amoureuses de
paysans,--et que tout ce monde-l dclame ferme. Mais d'abord ils
dclament tous naturellement, comme on respire. Puis,  mesure que le
temps passe, ces personnages deviennent moins dplaisants. Comme ils ne
sont plus du tout nos contemporains, leur fausset ne nous gne plus:
nous ne voyons en eux que les tmoins du romanesque d'une poque; et
mme nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu  nos pres.

Pour l'autre romanesque, celui des ides... eh bien! il ne me choque pas
non plus. Le mysticisme magnifique et vague de _Spiridion_ ou de
_Consuelo_, le socialisme un peu incohrent, mais vraiment vanglique,
du _Pch de Monsieur Antoine_ ou de _Meunier d'Angibaut_, la foi au
progrs, l'humanitairerie... tout cela plat chez cette femme
excellente,  l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une
fois, tout vient du coeur et en dborde  larges flots. Son romanesque
philosophique et socialiste est encore,  le bien prendre, une des
formes de sa bont. Croire  ce point au rgne futur de la justice,
c'est tre bon pour l'univers, c'est pardonner  la ralit d'tre
prsentement fort mle.

Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tomb en dfaveur, c'est
que nous sommes de grands misrables. Le rve nous dplaisait, non point
parce qu'il nous faisait sentir plus durement le rel; il nous
exasprait en tant que rve. C'tait comme une dpravation de nos
intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une
trange maladie d'orgueil: nous prfrions que le monde ft laid, pour
paratre forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre
enttement  considrer et  peindre le mal, un refus du mieux, un
mchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus
embellir la vie par le rve et l'espoir, tant nous tions fiers de la
trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout 
nos propres yeux.

Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher  George
Sand. Elle a reflt dans ses livres toutes les chimres de son temps;
et, comme elle tait femme, elle a ajout  son rve celui de tous les
hommes qu'elle a aims. Cette partie de son oeuvre, qui semblait
caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne
vit que par le rve.

       *       *       *       *       *

Que reproche-t-on encore  George Sand? Les pharisiens ont dit que ses
premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et--comdie
exquise--les romanciers naturalistes ont parl comme les pharisiens. M.
Zola, lourdement, nous montre, dans _Pot-Bouille_, une petite bourgeoise
qui tombe pour avoir lu _Andr_. Hlas! celles qui ont pu tomber aprs
avoir lu _Andr_ ou _Indiana_ taient mres pour la chute; et peut-tre
que, sans _Indiana_, elles seraient tombes plus brutalement et plus
bas. Si George Sand a paru reconnatre, dans ses premiers romans, le
droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est plus
forte que la mort et qui la fait souhaiter ou mpriser. Il se peut que
ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de
Mme Bovary; mais alors c'est aussi grce  eux qu'il lui reste assez de
noblesse d'me pour chercher un refuge dans la mort. Sans eux, Emma
n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle
accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos nvroses trouveraient un
grand profit moral dans la lecture de _Jacques_ et de _Llia_.

       *       *       *       *       *

Que si pourtant le romanesque de George Sand continue  vous dplaire,
vous trouverez dans ses chefs-d'oeuvre assez de vrit, et beaucoup plus
qu'on ne l'a dit. Vrit choisie, comme l'est toujours la vrit
exprime par l'oeuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens inverse
de celui qui prvaut depuis une vingtaine d'annes.

Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne
rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus
fortes du caractre des artistes et des comdiens (_Horace_, _le Beau
Laurence_, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a
invent le roman rustique. La premire, je crois, elle a vraiment
compris et aim le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les
provinces qui ont gard l'originalit de leurs moeurs. La premire elle
a senti ce qu'il y a de grandeur et de posie dans sa simplicit, dans
sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a got les
archasmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa
langue colore; elle a t frappe de la profondeur et de la tnacit
tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a montr
amoureux du sol, pre au travail et au gain, prudent, dfiant, mais de
sens droit, trs pris de justice et ouvert au mystrieux...

Ce que nous devons encore  George Sand, c'est presque un renouvellement
( force de sincrit) du sentiment de la nature. Elle la connat mieux,
elle est plus familire avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont
prcde. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y
appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins
concert des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent,
voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prtent leurs propres
sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse
intimement pntrer. Sans aucun doute, elle nous a appris  l'aimer avec
une tendresse plus abandonne, la Nature bienfaisante et divine qui
apporte  ses fidles l'apaisement, la srnit et la bont.

La bont, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre
mot, tout proche, c'est celui de fcondit, d'abondance heureuse. Elle
panchait ses rcits, d'un flot rgulier, comme une source
inpuisable,--mais presque sans plan ni dessein, ne sachant gure mieux
o elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style
mme, ample, ais, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse
ni par un clat extraordinaire, mais par des qualits qui semblent
encore tenir de la bont et lui tre parentes...

George Sand a t une matrice pour recevoir, un peu ple-mle, les plus
gnreuses ides. Elle a t un sein nourricier pour verser aux hommes
la posie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la
bonne desse aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait
bon se rafrachir dans ce fleuve de lait.




M. TAINE ET NAPOLON BONAPARTE


On en veut beaucoup  M. Taine des deux chapitres sur Napolon qu'il
vient de publier dans la _Revue des Deux-Mondes_. On a trouv le
portrait faux, outr et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accus M.
Taine de manquer de patriotisme. Le Napolon de Branger a gard plus de
croyants que je ne l'eusse imagin.

Quelles sont donc les choses inoues et scandaleuses que M. Taine a os
nous dire sur Napolon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce
portrait. Je n'attnue rien, et je transcris, autant que possible, les
expressions mmes du grand historien philosophe.

Dmesur en tout, mais encore plus trange, non seulement Napolon
Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son temprament,
par ses instincts, par ses facults, par son imagination, par ses
passions, par sa morale, il semble fondu dans un moule  part, compos
d'un autre mtal que ses contemporains.

Les ides ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon
humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni
jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400,
aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'tats viagers; il a
hrit, par filiation directe, de leur sang et de leur structure inne,
intellectuelle et morale.

Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point,
comme le ntre, djet tout d'un ct par la spcialit obligatoire, ni
encrot par les ides toutes faites et par la routine. C'est un esprit
qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne  vide. Les faits
seuls l'intressent. Il a en aversion les fantmes sans substance de la
politique abstraite. Toutes les ides qu'il a de l'humanit ont eu pour
source des observations qu'il a faites lui-mme. Joignez que sa
puissance de travail, d'attention et de mmoire est prodigieuse. Il a
trois atlas principaux en lui,  demeure, chacun d'eux compos d'une
vingtaine de gros livrets distincts et perptuellement tenus  jour: un
atlas militaire, recueil norme de cartes topographiques aussi
minutieuses que celles d'un tat-major; un atlas civil, qui comprend
tout le dtail de toutes les administrations et les innombrables
articles de la recette et de la dpense ordinaire et extraordinaire;
enfin, un gigantesque dictionnaire biographique et moral, o chaque
individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou
sociale, et mme chaque peuple a sa fiche.  ces facults si grandes,
ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: l'imagination
constructive. On connat ses rves de conqute orientale, de domination
universelle et d'organisation du monde selon sa volont. Il cre dans
l'idal et l'impossible. C'est un frre posthume de Dante et de
Michel-Ange. Il est leur pareil et leur gal; il est un des trois
esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux
premiers opraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant,
sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaill.

Comme par l'esprit, il ressemble par le caractre  ses grands anctres
italiens. Il a des motions plus vives et plus profondes, des dsirs
plus vhments et plus effrns, des volonts plus imptueuses et plus
tenaces que les ntres.

La force, qui chez lui coordonne, dirige et matrise des passions si
vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une pret
extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout 
soi, un gosme prodigieusement actif et envahissant, dvelopp par les
leons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie
franaise pendant la Rvolution. Son ambition est sans limite et, par
suite, son despotisme est sans dtente: Je suis  part de tout le
monde, je n'accepte les conditions de personne, ni les obligations
d'aucune espce. Il ne fait rien pour un intrt national, suprieur au
sien. Gnral, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne
songe qu' son avancement. Par une lacune norme d'ducation, de
conscience et de coeur, au lieu de subordonner sa personne  l'tat, il
subordonne l'tat  sa personne. Il sacrifie l'avenir au prsent, et
c'est pourquoi son oeuvre ne peut tre durable. Entre 1804 et 1815 il a
fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous laisser
une France ampute des quinze dpartements acquis par la Rpublique...

Ce rsum, je le sais, est fort dcharn. Chaque proposition dans M.
Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonns.
Les propositions s'enchanent et, au-dessous d'elles, les sries de
faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste
monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une
pyramide d'gypte. Ce que sa btisse a de grandiose a d disparatre
dans le plan trs sommaire que j'en ai donn. Mais, enfin, ce plan est
fidle; et qu'y voyons-nous? La premire partie nous montre que Napolon
fut un homme d'un surprenant gnie; et la seconde, que ce gnie fut
goste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-tre tabli
avec plus de force et de mthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont
dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai toujours cru. D'o vient donc
ce soulvement contre le nouvel historien de Napolon Bonaparte?

Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui parat excellent
quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout  l'heure,--pour le
repousser.

Mais on ne fait pas seulement  M. Taine des objections sentimentales.
On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents
arbitrairement choisis et sans valeur srieuse. Il nous cite toujours,
dit-on, les _Mmoires_ de Bourrienne, qui sont en grande partie
apocryphes, et ceux de Mme de Rmusat, qui sont d'une ennemie, d'une
femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,--et des griefs
fminins. Quelle base fragile et menteuse pour y difier l'histoire!

Eh bien! non, ce n'est pas tout  fait cela. M. Taine (et nous pouvons
nous en rapporter l-dessus  sa conscience d'historien, qui est
difficile et exigeante) a videmment lu tout ce que les contemporains
ont crit sur son hros. Lui-mme nous avertit que sa principale source
est la _Correspondance de Napolon_, en trente-deux volumes. S'il cite
volontiers Bourrienne et Mme de Rmusat, c'est sans doute que leur
tmoignage concorde avec l'ide qu'il se fait de l'empereur. Mais cette
ide, il ne se l'est pas forme sur la seule foi de ces deux tmoins;
elle est le rsultat d'une vaste enqute pralable, qu'il n'avait pas 
nous taler. Quand il nous rapporte un mot de Mme de Rmusat (et il en
rapporte aussi de Miot, de Talleyrand, de Roederer, de Lafayette, etc.),
ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais simplement une
confirmation de ce qu'il croit et sent tre la vrit.

Puis, le tmoignage de Mme de Rmusat n'est peut-tre pas aussi suspect,
aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prtend. L'empereur, dit-on,
lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point. L'auteur
des _Mmoires_ est une femme ddaigne et qui se venge. De plus, nous
n'avons de ces _Mmoires_ qu'une seconde rdaction, et qui date de 1817,
d'une poque o il tait utile de penser et de dire du mal du demi-dieu
dchu.--Mais, d'abord, il n'est nullement prouv que Mme de Rmusat et
contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce n'est qu'une
supposition de notre malignit. Et quand mme ici cette malignit aurait
raison, s'ensuit-il ncessairement que les _Mmoires_ de cette aimable
femme soient une oeuvre de rancune longuement recuite? Je n'ai pas du
tout cette impression.

On reconnat,  un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commenc par
admirer sincrement l'empereur et qu'elle ne s'est dtache de lui que
lentement et malgr elle,  mesure que se dcouvrait la vraie nature de
ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blesse dans son amour-propre de
femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas,
cette blessure dut tre assez vite cicatrise: Mme de Rmusat n'tait
certes pas assez nave pour penser qu'elle retiendrait longtemps un
homme comme lui; et, d'un autre ct, nous savons par elle que Napolon
la traita toujours avec des gards et une estime particulire. Enfin,
qu'on ne dise point que, crivant ses _Mmoires_ sous la Restauration,
elle devait tre plus dure pour celui qui avait t son matre. Il me
semble qu' ce moment-l les anciens serviteurs de Napolon devaient
plutt, devant le mystre tragique de cette destine, tre pris d'une
immense compassion et comme pntrs d'une horreur sacre o
s'vanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne sens point
chez Mme de Rmusat l'me troite et mesquine qu'on lui prte; je suis
fort tent de croire  la parfaite libert de son jugement comme  la
sincrit de son rcit; et je ne pense point faire preuve, en cela, de
tant de navet.

Pour en revenir  M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute
espce ne s'oppose point  ce que l'on conoive Napolon prcisment
comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent
aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude
gnrale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais 
et l quelques attnuations. Je crains, en y rflchissant, qu'il ne
place son hros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop
au-dessous--ou en dehors--de l'humanit.

Son Napolon est comme une statue de bronze jaillie d'une matrice
inconnue, un bloc impntrable, inaltrable, tel au commencement qu'il
sera  la fin, et  qui le temps ni les vnements ne pourront faire
aucune retouche. Nulle diffrence entre le lieutenant d'artillerie et
l'empereur. C'est un gant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut subir,
dans une certaine mesure, les influences extrieures et les ides
ambiantes; qu'il dut se dvelopper, se modifier et, qui sait? traverser
peut-tre des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc
d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il
n'ait pas t tout  fait le mme avant et aprs cet attentat. M. Taine,
qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prte des
facults qui dpassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les
trois atlas que Napolon portait dans sa tte fussent vraiment
complets? Moi pas; j'y souponne des lacunes. Seulement Napolon faisait
croire qu'ils taient complets.

En second lieu, M. Taine fait son hros un peu trop inhumain, ne lui
laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me parat presque impossible
qu'un homme plac au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples,
n'ait jamais de vues suprieures  son intrt personnel, du moins dans
les choses o cet intrt se confond avec l'intrt gnral. Or, il se
trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile  l'empereur est utile  la
France. Il a donc pu avoir cette illusion que son oeuvre tait bonne 
d'autres qu' lui et, par suite, lui survivrait. Son orgueil mme y
trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de fonder ce qui
dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas. Napolon n'a
pas pu l'oublier toujours. Le genre d'gosme que M. Taine lui attribue
finirait par tre inconcevable. Par la force des choses, ayant besoin,
pour tre grand, de l'assentiment des hommes, mme dans l'avenir, il lui
tait presque interdit d'tre goste de la faon dont peut l'tre un
marchand ou un voleur.

Au reste, dans la sphre o il se mouvait, l'orgueil se teint forcment
de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y
sent l'inconnu. Se croire ptri d'un autre limon que le commun des
hommes, c'tait pour Napolon une manire d'tre religieux; car ds lors
il se sentait lu. Il lui paraissait donc lgitime de tout rapporter 
lui. Tandis qu'il essayait de raliser son rve gigantesque de
domination universelle, apparemment il songeait au pass et  l'avenir,
il se comparait, il se situait dans l'histoire, il se considrait
comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destine tait
pour lui-mme un mystre dont il frissonnait...

  Rien d'humain ne battait sous son paisse armure.

Cela n'est vrai que d'une vrit simplifie et lyrique. Napolon 
Sainte-Hlne parlait de ce pays qu'il avait tant aim. Pourquoi ne
pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le cavalier aime
sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval peut tre
profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, dont elle
tait l'indispensable instrument. Quand il passait sur le front de sa
grande arme, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes taient prts
 mourir pour son rve, savons-nous ce qui remuait en lui? Tout n'tait
pas jeu dans la cordialit brusque avec laquelle il traitait ses
vtrans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. La conception
de M. Taine suppose chez Napolon une possibilit de se passer de
sympathie,  laquelle j'ai peine  croire. Il le parque dans un tel
isolement moral que l'air y doit tre irrespirable pour une poitrine
humaine. Lui seul d'un ct,--et l'univers de l'autre! Une telle
situation serait effroyable. Je doute qu'un homme n de la femme la
puisse soutenir. Je suis sr que l'gosme de Napolon avait des
dfaillances. Nron mme a eu des amis.

Puis, malgr tout, l'empereur tait un peu de son temps. Il aimait la
tragdie. En littrature, il avait le got, si j'ose dire, un peu
pompier.--Il n'tait pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait
tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a
certainement aim Josphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise,
peut-tre parce qu'elle tait ne. M. Taine nous dit qu'en certaines
circonstances, par exemple  la mort de quelque vieux compagnon d'armes,
il avait des accs de sensibilit et de douleur,--suivis de rapides
oublis. Qu'est-ce  dire, sinon qu'il tait quelquefois comme nous
sommes presque tous? Bref, c'tait un tre humain  peu prs
normal,--sauf par les points et dans les moments o il tait anormal et
surhumain.

Et c'est ainsi que, par un dtour, je donne raison  M. Taine. Il
n'avait  tenir compte que de ces moments-l. Il est probable que
Napolon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre 
Volney. Il y a apparence qu'il n'tait pas,  tous les instants de sa
vie, et dans les proportions normes qu'on a vues, l'effrayant
condottiere chapp de l'Italie du quinzime sicle. Mais il l'tait au
fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu
dgager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou
en romancier. Il ne fait pas voluer son modle dans l'espace et dans le
temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec
les autres hommes. Il le dcompose; il saisit et dfinit ses facults
matresses, et limine le reste. Et assurment, ces facults n'agissent
pas, dans la ralit, d'une faon continue: mais elles sont pourtant le
vritable et suprme ressort d'une me. Les analyses de M. Taine
seraient donc justes, si elles restaient inanimes.

Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination d'un pote; c'est
qu'il a,  un degr surprenant, le don de la vie, et alors voici ce qui
se passe. Ces ressorts gnraux d'un caractre et d'un esprit, aprs les
avoir atteints et dfinis, il les rapproche, il les anime, il les met en
branle. Nous voyons les facults matresses agir  la manire de roues
relies par des courroies ou mues par des engrenages. Les mes qu'il a
dcomposes et rduites  leurs lments essentiels prennent des airs de
machines  vapeur, de lviathans de mtal d'une force effroyable et
aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne parat plus humaine. C'est
donc la mthode et le style de M. Taine qui font paratre son Napolon
monstrueux,--monstrueux comme son Milton ou son Shakespeare, monstrueux
comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si faux.

--Mais ce monstre, dit-on, a fascin sa gnration. Il a t le grand
amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher
pour subir l'ascendant de sa volont et pour lui appartenir. Pendant la
retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, 
demi-morts, si quelqu'un disait: Voil l'ennemi! personne ne bougeait;
mais si l'on criait: Voil l'empereur! tous se levaient comme un seul
homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son
tude, c'est la silhouette du petit caporal. Oui, c'est vrai, M. Taine
a publi le Napolon de la lgende. Sans doute il a rpondu sur ce point
en faisant le compte des conscrits rfractaires. Mais cette rponse ne
vaut que pour les dernires annes. Jusqu' Moscou, le peuple aimait
Napolon. Et surtout il l'a ador depuis sa mort. Le peuple est grand
admirateur de la force et de la grandeur matrielle.

On reprend: Le peuple a raison. Napolon nous a donn la gloire. Ce
n'est certes pas le moment d'en faire bon march. Vous dites que les
millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a
laiss la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le
croyez pas. Il l'a laisse plus grande du souvenir de cent victoires. Il
a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt
annes, il a tenu haut l'me de ce peuple, en exaltant chez lui le
courage, la fiert, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme
celui-l, qui nous secoue enfin et qui nous venge!

Ces considrations n'ont point mu M. Taine. Pourquoi? Parce que ce
philosophe positiviste est un homme trs moral. La gloire militaire ne
l'blouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre dfensive, elle
n'est que la gloire d'opprimer et de dpouiller les autres, et ce
qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus
cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces
grandeurs de chair dont Pascal parle avec mpris. Venir se vanter
aujourd'hui des conqutes du premier empire, c'est justifier la conqute
allemande. Hoche ou Marceau, voil ce qu'il nous faudrait. Mais un
Napolon Bonaparte, le ciel nous en prserve!

Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous rcriez pas. Les quatre millions
d'hommes tus, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le
dcouragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez
singulier. Ce sont les spiritualistes, les idalistes, les gens bien
pensants et les plus belles mes du monde qui nous disent:--Napolon fut
un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez:
puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: Vous avez t
atroces, mais nous l'avons t encore plus il y a quatre-vingts ans, et
cela nous console).--Et c'est M. Taine, le philosophe matrialiste,
celui qui a crit que le vice et la vertu taient des produits comme le
sucre et le vitriol, c'est lui qui rprouve, de quelque clat qu'elles
soient revtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui
considre l'histoire comme un dveloppement ncessaire de faits
invitables et qui a toujours got en artiste les manifestations de la
force,--c'est lui qui aujourd'hui se fond en piti! Nul n'a peint de
couleurs plus brillantes le droulement immoral de l'histoire,--et voil
qu'il souffre, comme une femme compatissante et nave, de cette
immoralit! Ce contraste d'une philosophie trs cruelle et d'un coeur
trs humain me parat charmant. Dj le sang vers par la Rvolution
l'avait empli d'horreur, jusqu' troubler, peu s'en faut, sa
clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je
la proclame bienheureuse. Car je hais, comme dit Montaigne, cruellement
la cruaut, et j'aimerais mieux, je vous le jure, tre priv des
bienfaits de la Rvolution et vivre dans la plus fcheuse ingalit
civile,--et qu'on n'et pas coup la tte de Marie-Antoinette et celle
d'Andr Chnier.




M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLON


Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la
_Revue des Deux-Mondes_ deux chapitres sur l'empereur Napolon. Je les
ai rsums, j'en ai dit mon impression, et quelles attnuations et quels
complments j'aurais voulus  ce portrait grandiose,  la fois abstrait
et vivant. Au reste, je m'attachais moins  discuter la vrit de
l'inhumaine et surhumaine figure trace par l'historien qu' dmler
comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est  ces deux chapitres que
rpond aujourd'hui le prince Napolon. Peut-tre et-il mieux fait
d'attendre l'apparition du volume, o sans doute le jugement port sur
l'homme s'expliquera mieux par le jugement port sur l'oeuvre; mais nous
concevons la gnreuse impatience du neveu de l'empereur.

Le livre du prince Napolon est loquent et violent. Mais au fond et
malgr les inexactitudes et les partis pris relevs chez M. Taine, cette
rplique passionne n'infirme point,  mon avis, ses conclusions dans ce
qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement qu'il y a deux faons de
se reprsenter la personne et l'oeuvre de Napolon. Et il y en a une
troisime, mitige et tempre: celle de M. Thiers. Et il y en a une
quatrime, celle des grognards (s'il en reste) qui ne connaissent que
le petit caporal. Et il y en a encore d'autres. Il y a mme celle du
vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes,  qui l'on demandait s'il
avait vu l'empereur: Oui, rpondit-il, je l'ai vu. C'tait un gros,
l'air commun. Rien de plus.--Et toutes ces faons sont bonnes, et celle
du prince est particulirement intressante, parce qu'il est ce que nous
savons, et parce qu'il crit d'une bonne plume, vigoureuse et
rapide,--un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous voulez ma pense,
la faon de M. Taine garde tout de mme son prix.

J'admets un moment qu'il soit difficile d'tre plus injuste pour
l'empereur que ne l'a t M. Taine. Mais,  coup sr, il est impossible
d'tre plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napolon.

Il lui reproche sa mauvaise foi et sa perfidie. Il l'appelle
dboulonneur acadmique et l'assimile aux communards. ... Sa tentative
part du mme esprit; elle est inspire des mmes haines; _elle relve du
mme mpris_.

Cette manire de traiter l'auteur de _l'Intelligence_ n'est pas trs
philosophique. M. Taine a d tre aussi tonn de s'entendre accuser de
perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer d'immoralit les
fantaisies de _la Fontaine de Jouvence_ ou de _l'Abbesse de Jouarre_. Je
ne comprends pas du tout le calcul prt ici  M. Taine. Quel intrt
pouvait-il avoir  crire contre sa pense? Je ne parle pas de son
caractre, qui est connu; mais ses oeuvres rpondent pour lui. S'il a
jamais t de mauvaise foi, il n'est pas commode de dire  quel moment;
car, s'il l'tait en faisant le procs de l'ancien rgime, il ne l'tait
donc pas en faisant le procs de la Rvolution,--et inversement. Cet
homme a trouv le moyen de dplaire successivement  tous les partis
politiques: c'est dire qu'il vit fort au-dessus des partis et de tout
intrt qui n'est pas celui de la science. La continuit, l'universalit
de son pessimisme et de sa misanthropie garantit sa sincrit. Je
cherche en vain  quelle rancune il a pu obir,  qui il a voulu plaire
en faisant son portrait de Napolon. Il est trange de venir nous parler
ici de mauvaise foi. Et, quant au mpris dont on l'assure, M. Taine a
certes le droit de n'y pas prendre garde.

Ce qui est vrai, c'est que, tudiant Napolon, il l'a vu fort noir,
parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'tant fait,
aprs enqute, une certaine ide de Napolon, il apparu ne tenir compte
que des textes qui la confirmaient. Mais cette ide, on ne peut pas dire
que ces textes seuls la lui aient suggre; peut-tre mme l'avait-il
avant de les connatre. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il lui est
arriv de tirer  lui les documents, de les prsenter de la faon la
plus favorable  sa thse. Il ne faut donc point l'accuser d'tre de
mauvaise foi, c'est--dire d'altrer sciemment la vrit dans un intrt
personnel,--mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la
dmonstration de ce qu'il croit tre la vrit. Cela est bien diffrent;
et le parti pris n'est point ncessairement mensonge. Osons le dire, ces
inexactitudes, ces habilets d'interprtation  demi volontaires, vous
les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste,
philosophe ou politique, L'rudit seul peut s'en passer (encore ne s'en
passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent invitables ds que
l'historien essaie d'interprter l'histoire et de la construire, dans
quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napolon crit
l'histoire de son oncle, nous le dfions de ne pas choisir les textes et
les arranger  peu prs dans la mme proportion que M. Taine. Et ce
jour-l nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, mme si nous
remarquons qu'en pareille matire la sincrit du neveu de l'empereur
doit tre expose  plus de tentations que celle du philosophe sans
aeux.

Le prince Napolon est encore injuste d'une autre manire. Il ne me
parait pas trs bien comprendre ni dfinir l'esprit de M. Taine. Il
pouvait tre plus clairvoyant, mme dans la malveillance. Il crit: M.
Taine est un entomologiste; la nature l'avait cr pour classer et
dcrire des collections pingles. Son got pour ce genre d'tude
l'obsde; pour lui, la Rvolution franaise n'est que la mtamorphose
d'un insecte. Il voit toute chose avec un oeil de myope, il travaille 
la loupe, et son regard se voile ou se trouble ds que l'objet examin
atteint quelques proportions. Alors il redouble ses investigations; il
cherche un endroit o puisse s'appliquer son microscope; il trouve une
explication qui rabaisse,  la porte de sa vue, la grandeur dont
l'aspect l'avait d'abord offusqu, etc.

Rien de plus faux,  mon sens, que ce jugement. Le prince Napolon est
videmment dupe des apparences. Il est mme dupe des mots. De ce que M.
Taine compare la Rvolution  une mtamorphose d'_insecte_, il conclut
que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement
attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison
n'impliquait pas une vue trs gnrale sur l'histoire de la Rvolution.
Des petits faits entasss par M. Taine dans presque tous ses ouvrages,
le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec
laquelle ils sont enchans et classs,--et qu'ils ne sont l que pour
prparer et appuyer les gnralisations les plus hardies. C'est une
fantaisie trange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a crit
l'introduction de l'_Histoire de la littrature anglaise_, les chapitres
sur Milton et sur Shakespeare, les dernires pages de l'_Intelligence_
ou le parallle de l'homme antique et de l'homme moderne dans le
troisime volume (je crois) des _Origines de la France contemporaine_.
Je ne pensais pas qu'il pt chapper  personne que M. Taine est un des
esprits les plus invinciblement gnralisateurs qui se soient vus. Je ne
pensais pas non plus qu'on pt nier les qualits de composition de M.
Taine. Sa composition n'est que trop serre; les parties de chacun de
ses ouvrages ne sont que trop troitement lies et subordonnes les unes
aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un peu plus d'air. Or,
apprenez que ses articles ne sont qu'une mosaque; on n'y sent _aucune
unit de travail_. Le prince est dupe, cette fois, d'une apparence
typographique, de la multiplicit des guillemets.

J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours trs bien dans
ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent
dj comme un morceau de style. Il prte  M. Taine des dfauts
contradictoires; il lui reconnat ce qu'il lui a dni; il reproche 
cet pingleur d'insectes son idologie et sa folie mtaphysique. Il
crit: Quand on borne son talent  une accumulation de petits faits, on
devrait tre au moins rserv dans ses conclusions et sobre dans ses
thories. C'est dire, dans la mme phrase, que M. Taine borne son
talent  cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: Il
dmontrera que la morale de la Rforme trouve son origine dans l'usage
de la bire; et, devant un tableau, ayant  juger la chevelure d'une
femme, il essayera de compter les cheveux. La phrase est amusante;
mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux compts puisse
s'appliquer  M. Taine critique d'art, les deux parties de la phrase,
qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se contredisent en
ralit: car, si le dnombrement des cheveux d'un portrait indique bien
un esprit myope et born, tout au contraire l'explication d'un phnomne
moral et religieux par une habitude d'alimentation serait plutt d'un
esprit philosophique et discursif  l'excs, capable d'embrasser de
vastes ensembles de faits et de les ramener les uns dans les
autres.--Enfin, le prince ne peut contenir son indignation contre cet
analyste perptuel qui prend plaisir  dchiqueter sa victime
jusqu'aux dernires fibres, sans un cri de l'me, _sans une aspiration
vers l'idal_. Je n'entends pas clairement ce que cela signifie. Et je
ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec beaucoup de finesse que de
le traiter de matrialiste, comme pourrait faire un cur de village.
Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.

Aprs avoir ainsi arrang M. Taine, le prince Napolon examine les
tmoignages sur lesquels il s'est appuy, en nie la valeur, juge les
tmoins et les excute. Metternich est le constant ennemi de la
Rvolution, dont l'empereur est pour lui le reprsentant. Bourrienne est
un coquin qui se venge d'avoir t pris la main dans le sac. L'abb de
Pradt est un espion, Miot de Mlito un plat fonctionnaire. Mme de
Rmusat est une coquette dpite et une femme de chambre mauvaise
langue. Tous ces tmoins avaient des raisons pour ne pas dire la vrit.
Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. C'est peut-tre
excessif.

J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empcher de rclamer un peu
pour cette charmante Mme de Rmusat. Vraiment on lui prte une me trop
basse, des rancunes trop viles, trop froces et trop longues. Je veux
bien (quoique, aprs tout, cela ne soit nullement prouv) qu'elle ait
t due soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanit; je
veux qu'elle en ait gard du dpit, et qu'elle ait vu Napolon d'un tout
autre oeil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomni? Qui dira
si c'est avant ou aprs sa msaventure qu'elle a le mieux connu
l'empereur? Je suis tent de croire que c'est aprs. On peut
parfaitement soutenir que l'amour et l'intrt aveuglent plus que la
rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses _Mmoires_, que c'est 
regret qu'elle s'est dtache de son hros, qu'elle n'a dcouvert que
peu  peu son vrai caractre, et que cette dcouverte lui a t une
douleur, non un plaisir mchant. C'tait une femme fort
intelligente,--habile, et mme adroite;--ce n'tait pas un petit esprit,
ni un coeur bas. Je crois, pour ma part,  la bonne foi d'une femme qui
ne craint pas de nous faire cet aveu: Je finis par souffrir de mes
esprances trompes, de mes affections dues, des erreurs de
quelques-uns de mes calculs. Cette confession ne me semble pas d'une
me vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposes  celles
du prince Napolon.--Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur
l'opinion qu'elle nous a livre, elle n'avait qu' s'en aller, et mme
elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou,
les jugeant ainsi, de continuer  les servir, c'est--dire  vivre
d'eux?--Je ne sais; les choses, dans la ralit, ne se prsentent point
aussi simplement. D'abord, Mme de Rmusat a mis plus d'un jour 
connatre l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait
point  son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments
secrets; puis son service  la cour pouvait lui paratre un service
public autant que priv, et qui la liait au chef de l'tat plus qu' la
personne mme de Napolon; enfin... je n'ai point dit que Mme de Rmusat
ft une hrone.

Le prince Napolon se divertit  la mettre en contradiction avec
elle-mme en citant, pour la mme poque, des passages de ses _Mmoires_
et des passages de ses _Lettres_. Ici l'empereur est malmen, l
glorifi. Sur quoi, le prince triomphe. C'est videmment dans les
_Lettres_, dit-il, qu'il faut chercher la vrit: Si les _Mmoires_,
refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiques, doivent tre
justement suspects, les lettres de Mme de Rmusat  son mari, au
contraire, lettres crites au jour le jour sous l'Empire et rcemment
publies, sont une source prcieuse pour l'histoire. C'est une
correspondance, tout intime, qui n'tait pas destine  la publication.
On n'y trouve que des impressions vives, spontanes et sincres.

Sincres? On a dj rpondu:--Et le cabinet noir?--Vives et
spontanes? Jugez plutt. Voici une lettre cite par le prince: Quel
empire, mon ami, que cette tendue de pays jusqu' Anvers! Quel homme
que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous
en offre peu de modles!... Tandis qu'en marchant il cre pour ainsi
dire de nouveaux peuples, on doit tre bien frapp d'un bout de l'Europe
 l'autre de l'tat remarquable de la France. Cette marine forme en
deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc...,
enfin l'administration, etc...: voil bien de quoi causer la surprise et
l'admiration, etc... Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une
femme crit comme cela quand elle croit n'tre lue que de son mari?

Mais j'admets qu'elle soit sincre dans ses lettres. C'est possible:
aprs tout, elle avait aim l'homme et pouvait s'en ressouvenir
quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer
l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas galement sincre dans ses
Mmoires? Je crois, d'une faon gnrale,  sa sincrit dans les deux
cas. O a-t-elle dit la vrit? C'est une autre question et dont chacun
dcide, le prince aussi bien que M. Taine, par des impressions prises
ailleurs.

En somme, le prince Napolon a dmontr que les tmoignages dont se sert
M. Taine taient suspects, parce qu'ils manaient des ennemis de
l'empereur. Mais on dmontrerait avec la mme facilit que les
tmoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres
raisons. Alors?...

Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi
artificieux que celui de l'acadmicien. Seulement, il ne parat pas s'en
douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'tonnantes candeurs.

M. Taine ayant rappel _en note_ qu'on accusait Napolon d'avoir sduit
ses soeurs l'une aprs l'autre: Ici, dit le prince, je n'prouve pour
l'crivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de
commisration. C'est bientt dit. J'ignore tout  fait si l'empereur a
eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prte, et cela m'est gal; mais je
crois qu'il tait fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la
situation _unique_ qu'il occupait sur la plante et que ses origines
rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne _devait_
pas lui sembler la mme pour lui que pour les autres hommes. Et cela,
par la force des choses.

Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donn toute la
correspondance de Napolon Ier, le prince rpond: En principe,
j'tablis qu'hritiers de Napolon, nous devions nous inspirer de ses
dsirs avant tout, et le faire paratre devant la postrit _comme il
aurait voulu s'y montrer lui-mme_. C'est pourquoi l'on a exclu de la
_Correspondance_ les lettres ayant un caractre purement priv. Mais
c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mrime, nous raconte le
prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mrime tait un
sceptique et un cynique.

Dans les dernires pages de son livre, le prince excuse le meurtre du
duc d'Enghien par la raison d'tat, justifie la guerre d'Espagne,
affirme que l'empereur n'a t que le propagateur dsintress des ides
de la Rvolution, qu'il n'a jamais t ambitieux ni goste, et insinue
que ce qu'il avait peut-tre de plus remarquable, c'tait la bont de
son coeur.

Vraiment, c'est l de l'histoire crite pour les images d'pinal. Et le
prince,  force de dfendre son oncle, le diminue.  le faire si
raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance
d'imagination qui l'gale, dans son ordre, aux plus grands artistes, 
Dante et  Michel-Ange. Napolon est beaucoup plus grand dans le livre
de son dtracteur que dans celui de son apologiste. Et, malgr tout,
en dpit de la fragilit de quelques-uns des tmoignages invoqus par M.
Taine, les traits principaux de la figure qu'il a trace demeurent. On
sent que la constitution de l'me de Napolon devait tre, au fond,
telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est
irrprochable; on y voit, mthodiquement dcompos, le gnie d'un grand
homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le
prince nous dit donc, que M. Taine arrive  cet extraordinaire paradoxe
d'crire, sur Napolon, de longues pages, sans qu'il soit fait mme une
allusion  son gnie militaire? Eh bien! et la page sur les trois
atlas? M. Taine n'avait pas, je pense,  raconter ici les campagnes de
l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'tre moral qui est
dcompos et dcrit. La description est effrayante et sombre. Mais,
prenez gard, elle ne s'appliquerait pas mal  Frdric II ou 
Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous
les individus qui ont exerc matriellement une trs puissante action
sur les affaires humaines...

L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du
compte, j'aime le monstre conu par M. Taine, non point avec mon coeur,
mais avec mon imagination; que d'ailleurs, aprs l'homme, l'oeuvre
resterait  juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux
chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napolon ne me
dplat point; que celui-ci juge en homme d'action et celui-l en
philosophe (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux
mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la varit du monde.




SULLY-PRUDHOMME

LE BONHEUR


Le dernier pome de M. Sully-Prudhomme est austre et beau, d'une beaut
toute spirituelle, et qui se sent mieux  la rflexion. Il fait rver,
et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des rgions
ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait
pour titre: _le Bonheur_, c'est un drame d'une mlancolie profonde. Son
principal intrt vient mme de cette contradiction et de ce qu'on y
sent d'invitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos
voeux.

Vous ne pouvez sortir ni de vous-mme ni de la plante qui vous sert
d'habitacle et que vous refltez. Vous ne pouvez imaginer d'autres
conditions de vie que celles qui vous ont t faites ici-bas par une
puissance inconnue. Ce que vous appelez idal n'est qu'un nouvel
arrangement, fragile et incertain, des lments de la ralit. Quand
vous croyez rver le bonheur, vous ne rvez tout au plus que la
suppression de la souffrance; encore vous ne la rvez pas longtemps:
bientt votre songe vous parat insignifiant et vain, et vous vous htez
de rappeler la douleur, d'o nat l'effort et le mrite, et par qui seul
se meut,--vers quel but? nous ne savons,--l'incomprhensible univers. Ce
monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre
qu'il n'est,  moins de l'arrter dans sa marche et de lui retirer tous
ses ferments de vie et de progrs. La terre vous tient, vous enserre,
vous emprisonne, vous dfie d'inventer d'autres images de batitude que
celles mmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clmentes de vos
journes. Tandis que votre dsir bat de l'aile contre la cloison de la
ralit; il ne s'aperoit point que ce qu'il place par del cette
cloison, c'est encore et toujours ce qui est en de. Vous pouvez
concevoir (peut-tre) la justice parfaite, non la parfaite flicit.
Rsignez-vous.

Ce pome du bonheur, c'est donc en somme, le pome des efforts
impuissants que fait l'esprit pour se le reprsenter et pour le dfinir.
Et l'effet est d'autant plus saisissant que le pote, sans doute, ne
l'avait ni cherch ni prvu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus,
aprs sa mort, se rveille dans une autre plante, qu'il y retrouve
Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur
qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice.
Ce bonheur, il s'efforce de nous en dcrire les phases diverses. Mais il
se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous prsenter en fin de
compte, sous le nom de bonheur idal, les joies mles, les joies
terrestres que nous connaissions dj); il se torture si fort
l'entendement pour aboutir  ce chtif rsultat, que, vraiment, le drame
est beaucoup moins dans l'me de Faustus et de Stella, les pauvres
bienheureux, que dans celle du pote tristement acharn  la
construction de ce ple den et de ce douteux Paradis.

Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa strilit mme, que
ce rve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un sjour
dlicieux. Voyons comment le pote se le figure:

  Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre
  D'une antique fort aux colonnes sans nombre,
  Dont les fts couronns de feuillages pais
  En portent noblement l'impntrable dais, etc.

Et plus loin:

  En cirque devant eux s'lve une colline
  Qui jusques  leurs pieds languissamment dcline;
  Une flore inconnue y forme des berceaux
  Et des lits ombrags de verdoyants arceaux...

Ainsi, il y a des forts dans ce merveilleux sjour, et il y a des
collines. Qu'est-ce  dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement
 la terre? Le pote y place une flore inconnue. Inconnue? Cela
signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus
belle que la flore terrestre.--Faustus et sa compagne connaissent
d'abord les jouissances du got et de l'odorat. Ils respirent des
fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et
quelle eau! et quelles fleurs!--Laissez-moi donc tranquille! Quand le
pote nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum
est discret comme la pudeur, ou lger comme l'espoir, ou chaud comme un
baiser, et que les arbres somptueux portent des fruits nouveaux, il
est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont l
que des mots, et que, moins timor ou plus franc, il et simplement
transport dans son Paradis les coulis du caf Anglais et les meilleurs
produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se ft content de mettre en
vers cet admirable conte de _l'le des plaisirs_, o le candide Fnelon
exhorte les enfants  la sobrit en les faisant baver de gourmandise.

Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est
encore la mme chose. Car, que pouvons-nous rver de suprieur  la
beaut de l'homme et de la femme,  celle de la nature ou  l'clat du
soleil? Et si parfois nous avons conu quelque chose de plus beau ou de
plus harmonieux que la ralit, n'avions-nous point l'art pour fixer
notre rve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse plante, les
grands artistes contemplent enfin leur idal vivant:

  Ils possdent leur songe incarn sans effort:
  C'est aux bras d'Athn que Phidias s'endort;
  Souriante, Aphrodite enlace Praxitle;
  Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord
  Rveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.

  Ici le grand Apelle, heureux ds avant nous,
  De sa vision mme est devenu l'poux;
  L'Aube est d'Angelico la soeur chaste et divine;
  Raphal est bais par la Grce  genoux,
  Lonard la contemple et, pensif, la devine;

  Le Corrge ici nage en un matin nacr,
  Rubens en un midi qui flamboie  son gr;
  Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre
  Dans un lit somptueux d'or brlant et pourpr
  Que Rembrandt bloui voit lutter avec l'ombre;

  Le Poussin et Ruysdal se repaissent les yeux
  De nobles frondaisons, de ciels dlicieux,
  De cascades d'eau vive aux diamants pareilles;
  Et tous gotent le Beau, seulement soucieux,
  Le possdant fix, d'en sentir les merveilles.

Certes, ce sont l des vers d'une qualit tout  fait rare. Mais il
reste ceci que le pote, cherchant la manifestation suprme de la beaut
plastique, n'a rien trouv de mieux que le muse du Louvre ou les
Offices de Florence. De mme, pour nous donner l'ide des dlices
parfaites que Faustus et Stella gotent par les oreilles, le pote fait
chanter le rossignol dans le crpuscule, nous dcrit les sensations et
les sentiments qu'veille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann,
et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et
que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts
Lamoureux. Mme on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici
franchise et non rhtorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de
la prtrition:

  Elle chante.  merveille!  fte! Hlas! quels mots
  Seront jamais d'un chant les fidles chos?
  Quels vers diront du sien l'indicible harmonie?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons,
  Jamais pareils transports n'murent pareils sons.
  Ah! ton art est cruel, misrable pote!
  Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prte;
  Ta muse s'vertue en vain  les saisir.
  Les mots n'existent pas que poursuit ton dsir.

Vous le voyez. _Habemus confitentem._ Il renonce  dcrire une autre
musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en
effet, en concevoir une autre?

De mme, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux
bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus pur. N'en croyez
rien. C'est bien le mme, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il
trouve  dire, c'est que, leur me tant vtue d'une chair thre,
l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela
mme est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chlo,
celui d'Adam et d've avant la pomme, sont aussi affranchis de la
pudeur (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de
Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des
idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de
l'_Oaristys_:

  Je m'abandonne entire, pouse,  mon poux.

Et ici j'ai envie de chercher querelle  M. Sully-Prudhomme. Lui, si
pur, si dlicat, si tendre! la matrialit de son rve me dconcerte et
me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort,
jusqu' prsent, au paradis de Mahomet? La seule diffrence, c'est que
Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et
mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent
de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est
tout.--Trouvez mieux! me dira-t-on.--Eh bien! oui, on pouvait peut-tre
mieux trouver. Il ne m'et pas dplu, d'abord, que le pote limint de
son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop
rapide, ml de trop de maux, prcd de trop de trouble, suivi de trop
de dgot... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su
transporter dans son den les meilleurs et les plus doux des sentiments
humains. Il y a, mme ici-bas, des bonheurs qui me semblent prfrables
 celui de Faustus et de sa matresse. Il y a, par exemple, le dsir et
la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-mme
appelle ailleurs le meilleur moment des amours. Il y a la paternit,
c'est--dire la douceur du plus innocent des gosmes dans le plus
complet des dsintressements. Il y a aussi de suaves commerces de coeur
et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amiti amoureuse, qui est plus
que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les
malaises, les grossirets ni les violences: l'ami jouit paisiblement de
la grce fminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il
retrouve encore, dans sa sensibilit plus frmissante, dans la faon
dont elle accueille, embrasse et transforme les ides qu'il lui confie,
dans sa draison charmante et passionne, dans le don qu'elle possde de
bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait
mystrieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les
superstitions, les manies mmes, d'o viennent aux hommes leurs moins
contestables plaisirs.

Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point
un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de
Stella impliquait, par dfinition, la connaissance de la vrit et
excluait l'erreur, si chre aux hommes pourtant, et si bienfaisante
quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout  l'heure,
songez que ce sont presque toutes des joies spciales, des aubaines
individuelles, et que l'infortun pote s'tait impos le devoir de
dcrire le bonheur _en gnral_. Faustus et Stella sont des tres
abstraits, qui reprsentent tous les hommes et qui ne sauraient prouver
des jouissances particulires. Ds lors, le pote ne pouvait faire que
ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les
plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus
universellement connus et recherchs. Mais, justement, nul pote
peut-tre n'tait plus impropre  cette tche que l'auteur des
_preuves_ et de _la Justice_. Il avait contre lui la tournure
philosophique de son esprit et l'austrit naturelle de sa pense.

Et ainsi vous voyez le rsultat. Il fallait tout au moins, pour nous
donner vraiment l'impression du bonheur, runir comme en un faisceau
tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidle  ses
habitudes d'analyse, procde mthodiquement, divise ce qu'il faudrait
ramasser, tudie successivement les sensations du got, de l'odorat, de
la vue, de l'oue et du toucher.--Puis, cette description du bonheur de
tous les sens  la fois, il fallait qu'elle ft ardente, caressante,
enveloppante, voluptueuse; qu'il y et de la flamme, et aussi de la
langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indtermin dans les
mots.--Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus prcis des
potes: il pense et dfinit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que
dans ses vers serrs, tout craquants d'ides, il dcompose le bonheur de
Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent
s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment o les
deux bienheureux vont s'enlacer:

  L'me, vtue ici d'une chair thre,
  Soeur des lvres, s'y pose, en paix dsaltre,
  Et gote une caresse o, n sans dshonneur,
  Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.

Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de nettet, de
justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu' l'esprit; ils ne
chatouillent pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste pome sur le
bonheur est sans volupt et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans
tel hmistiche de Ronsard ou de Chnier, dans telle page de _Manon
Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_ ou mme de quelque roman inconnu et
sans art, que dans ces cinq mille vers d'un trs grand pote.

Mais cela mme devient, par un dtour, extraordinairement intressant.
J'aime cet effort dsespr d'un pote triste et lucide pour exprimer
l'ivresse et la joie. Le pome du bonheur devient le pome du dsir
impuissant et de la mlancolie incurable. En somme, nous n'y perdons
pas.

J'ai dit que, dans la pense de M. Sully-Prudhomme, la science faisait
partie du bonheur idal. Faustus, aprs le parfait contentement de ses
sens, a la joie plus haute de connatre la vrit. Quelle
vrit?--C'est, hlas! la mme histoire que dans la premire partie du
pome. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous
savons, et le pote ne pouvait, en effet, que lui prter une science
humaine. Il sait ce qu'ont pens et dcouvert les philosophes anciens et
modernes, d'Empdocle  Schopenhauer, et d'Euclide  Claude Bernard.
C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid
paradis, a beau lui dire: Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette
vie nouvelle, connat tout, hormis la cause premire:

  La cause o la nature entire est contenue
  Outrepasse la sphre o l'homme est circonscrit,
  Elle est l'inabordable et dernire inconnue
  Du problme impos par le monde  l'esprit.

Il est bon, l, Pascal! Mais c'est justement cette dernire inconnue
que nous voudrions saisir. Je dirais presque:--Qu'importe que nous
connaissions plus ou moins compltement la srie des causes secondes, si
la cause premire doit nous chapper  jamais? M. Sully-Prudhomme
accorde la science parfaite  Faustus, et, dans le mme temps, il lui
interdit (forcment) la seule notion qui constituerait la science
parfaite.

 part cette inconsquence,--d'ailleurs invitable comme toutes les
autres,--les trois grands morceaux sur la _Philosophie antique_, sur _la
Philosophie moderne_ et sur _les Sciences_, sont de pures merveilles.
Les divers systmes philosophiques et les principales dcouvertes de la
science y sont formuls avec un clat et une prcision o nous gotons 
la fois la force de la pense et une extrme adresse  vaincre
d'incroyables difficults. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est
que de la posie mnmotechnique? Mais cette posie-l a de nobles
origines. Hsiode et Thognis l'ont pratique; et l'on demeure stupfait
de tout ce qu'elle contient et rsume ici. Au reste, elle n'exclut pas
le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est mene
comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que
celle-ci (aprs la chanson des picuriens):

  ... Soudain, quand la joyeuse et misrable troupe
  Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,
  Une perle y tomba, plus rouge que le vin...
  Ils levrent les yeux: cette sanglante larme
  D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,
  Allait rouvrir le coeur au sentiment divin.

Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de posie, de
plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'ide exprime, et
en mme temps par la simplicit superbe et la rapidit prcise et
ardente de l'expression, que ces trente vers o nous est rendue
prsente, comme dans un large clair, la suprme dcouverte de la
science et la conception la plus rcente de l'unit du monde physique.

  Combien sur le vrai fond des choses
  La forme apparente nous ment!
  Le jeu changeant des mmes causes
  meut les sens diffremment;
  Le pinceau des lis et des roses
  N'est form que de mouvement;
  Un frisson venu de l'abme,
  Ardent et splendide  la fois,
  Avant d'y retourner anime
  Les bls, le sang, les fleurs, les bois.
  Ce vibrant messager solaire
  Dans les forts couve, s'endort
  Et se rveille aprs leur mort
  Dans leur dpouille sculaire,
  Noir tmoin des printemps dfunts,
  Qui nous rchauffe, nous claire
  Et nous rend l'me des parfums!
  Dans l'aile du zphir qui joue,
  Dans l'armature du granit,
  Roi des atomes, il les noue,
  Les dnoue et les runit.
  La terre mle  son corce
  Ce Prote en le transformant
  Tour  tour, de chaleur en force,
  En lumire, en foudre, en aimant.

  Soleil! gloire  toi, le vrai pre,
  Source de joie et de beaut,
  D'nergie et de nouveaut,
  Par qui tout s'engendre et prospre!

Peut-tre ai-je trop querell Faustus sur son prtendu bonheur. Mais
voici qu'il me donne lui-mme raison. Tandis qu'il menait, sur les
gazons de sa plante paradisiaque, son ternelle et ple idylle, la
plainte de la Terre montait dans les espaces, frlant les astres, et
cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant 
intervalles rguliers, nous avait sembl plus belle que les froides
effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des
hommes et la reconnat. Et tout de suite, sa flicit lui pse, parce
qu'il ne l'a pas assez mrite. Une chose lui manque: la joie, la fiert
de l'effort et du sacrifice accompli.

  Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords
  Que des biens chrement pays par ses efforts...
  Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.

Or,  partir du moment o Faustus redevient un homme et recommence 
souffrir, je n'ai plus qu' admirer. Les magnifiques lamentations de la
race humaine, l'veil de la mmoire et de la piti de Faustus au bruit
de cette plainte qui passe, la scne o, assis prs de Stella, il
cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;

              (Je me rappelle cet enfer...
              Et cependant je l'aime encore
  Pour ses fragiles fleurs dont l'clat m'tait cher,
  Pour tes soeurs dont le front en passant le dcore.)

les dialogues o il exprime  Stella les inquitudes de sa conscience et
son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres
hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et mme, s'il le
faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une
motion, une beaut du sentiment moral, et comme un sublime tendre o M.
Sully-Prudhomme avait  peine encore atteint dans ses meilleures pages
d'autrefois...

Donc la Mort ramne sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La
plante humaine voyage depuis si longtemps que l'humanit a disparu du
globe terrestre: des strophes colores (d'une imagination nette, mais
peut-tre un peu courte) nous le montrent entirement reconquis par les
plantes et par les animaux. Faustus et Stella dlibrent s'ils doivent
le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience  une humanit neuve
et plus heureuse. Non, dit la Mort: l'humanit dfunte refuserait de
revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur. Et sur
son aile,  travers les constellations, elle remporte les deux amants,
parfaitement heureux dsormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le
sacrifice, ils l'ont du moins tent.

La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus
lui-mme juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins
dsirable que l'antique destine humaine... C'tait dj la conclusion
des _Destins_. Le monde, qui est mauvais, est bon nanmoins, puisqu'il
ne peut tre conu meilleur sans dchance. Ce pome du _Bonheur_, qui
se droule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la
terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du
rve d'une flicit supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose,
involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un pome qui
aurait pour titre: _le Malheur_? Le mme apparemment, sauf le ton. Cela
est trs instructif.

Je n'ai prtendu donner, sur l'oeuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme,
qu'une premire impression. _Le Bonheur_ est (avec _la Justice_) un des
plus vastes efforts de cration potique qu'on ait vus chez nous depuis
les grands pomes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-l se relisent; et
l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se complter et
s'claircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni mme peut-tre ce qu'il y
avait de plus important  dire.

       *       *       *       *       *

_P.-S_. J'ai commis, en vous rendant compte du pome de M.
Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens  m'excuser. J'ai
remarqu que la batitude de Faustus et de Stella tait purement
humaine, et j'ai triomph l-dessus. Mais le pote nous avertit lui-mme
que ses hros conservent intgralement, dans leur premier paradis, leur
qualit d'hommes. Ainsi, page 113:

  Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?

Et page 146:

  Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu
  Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.

C'est prcisment parce qu'ils demeurent _hommes_ que le pote leur
donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempries. Il ne
pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur
voluptueuse oisivet finit par les lasser, c'est prcisment encore
parce qu'ils sont _hommes_, et qu' ce titre Faustus se sent tourment
par la curiosit. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosit
tout entire; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M.
Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dnaturer et diviniser ses hros
dans cette premire tape d'outre-tombe. C'est seulement aprs
l'achvement de leur destine humaine par le sacrifice qui leur prouve
leur valeur morale, qu'ils dpouillent leur matrialit pour entrer dans
le dernier paradis, dont le pote se rsigne  ne se faire qu'une trs
vague ide...

--Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se
passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?

Enfin, voyez vous-mme dans quelle mesure ces rectifications et ces
explications doivent modifier l'impression que m'avait laisse le pome.
Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beaut potique et
plastique, elles lui restituent du moins toute sa beaut logique et de
construction, si je puis dire.




ALPHONSE DAUDET

L'IMMORTEL

(_Premier article_).


                                                 16 juillet 1888.

Je tiens  dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de
plus brillant, de plus crpitant ni de plus amusant; rien o
l'observation des choses extrieures soit plus aigu ni l'expression
plus constamment invente; rien o il ait mieux russi  mettre sa
vision, ses nerfs, son inquitude, son ironie... Un livre comme
celui-l, c'est de la sensibilit accumule et condense, une bouteille
de Leyde littraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il
s'y mle un peu du malaise qu'on prouve les jours d'orage; on dirait,
en feuilletant cette prose de nvropathe, qu'il vous part des tincelles
sous les doigts.

Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout 
l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en a
une que tout le monde a faite et que je ne formule  mon tour que pour
l'carter aussitt.

L'_Immortel_ est un roman de moeurs parisiennes et en mme temps une
trs violente satire de l'Acadmie. C'est l-dessus qu'on a rclam. On
a dit, ou  peu prs:

--Voil qui est, en vrit, bien outr et bien peu philosophique; et
l'Acadmie inspire  M. Alphonse Daudet des moqueries, des colres et
des indignations singulirement disproportionnes. Il y a, parmi, les
acadmiciens, des mdiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils
ne portent ombrage  personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la
flatterie, ou des influences de salons et des manges fminins? Mais
quoi! Cela se voit partout, mme, il parat, dans la politique.--Il y en
a qui gardent le got des femmes, voire des petites femmes, jusque dans
un ge avanc? C'est que les acadmiciens sont des hommes.--Il y en a
qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donn  tout le
monde de noirs cheveux boucls, un nez d'une fine courbure, de longs
yeux, une tte charmante et toujours jeune de roi sarrasin.--Il y en a
qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Acadmie ne garantit point
contre les inconvnients de la vieillesse... Et encore ils sont bien
trente sur quarante qui sont  peu prs valides, et vingt qui ont un
physique prsentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils
romains.--Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement
littraire et qui, par dfinition, doit compter dans son sein les
meilleurs crivains du temps, soit  ce point encombre de mdiocrits,
et il y a pas mal de ces bonshommes  qui on aurait envie de fourrer
dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet?
Mais non: il y en a une bonne moiti qui sont incontestablement des
esprits ou des talents suprieurs (ce qui est une jolie proportion!), et
les autres sont tout au moins de bons lettrs et, je suppose, d'honntes
gens. Je ne vous dirai pas que l'Acadmie est un salon, parce que je
crois que ce mot est une btise, et parce qu'il ne nous importe
nullement que trente-neuf messieurs trs bien levs se rassemblent de
temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais
je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Acadmie ne
soit pas infaillible ou mme soit parfois injuste dans ses choix. Car,
si les membres de cette vnrable compagnie taient _ncessairement_ les
quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les
autres: ils seraient jugs par l mme; tandis que, l'Acadmie se
recrutant parfois d'une faon bizarre, on est tout de mme content d'en
tre, et on n'est point humili de n'en tre pas.--L'Acadmie est, pour
ceux qui y entrent, l'teignoir du talent, la fin des belles et
gnreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours),
c'est peut-tre que ceux qui se laissent teindre par elle ne flambaient
plus gure; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coup leurs
lans ou si c'est eux qui ont cess d'en avoir.--L'institution est
ridicule et suranne? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit
vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-l! Il est
tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de
vanits. Faites-nous grce, homme au coeur fort!

Ainsi les esprits, mme les plus modrs, refusent d'entrer dans les
sentiments de M. Alphonse Daudet. Et mme il se passe ici quelque chose
de curieux et de touchant. On n'est pas fch contre M. Daudet, non;
mais on est afflig, et trs sincrement, de ses irrvrences et de son
injustice. La superstition de l'Acadmie est si forte dans ce pays que
beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en tre
ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'tre si aveugle et de
repousser un si grand bien. Ils en ont la larme  l'oeil. Et ils ne
croient pas  sa sincrit: Oui, ce sont de ces choses qu'on dit...
Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.

Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet dteste l'Acadmie?... Je
m'explique. Il reconnatrait lui-mme, si on le pressait un peu, que les
acadmiciens ne sont pas tous des imbciles, des intrigants, ni des
invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs d'entre
eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la ralit
que ce qui est conforme  son dessein; et, en outre, toute satire est
forcment injuste. Mais ici l'injustice parat si grande qu'elle vient
peut-tre d'un sentiment plus profond et plus rflchi qu'on ne croit.
Et si c'est  l'institution mme que M. Daudet en veut? Pensez-vous que
les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais pour rien, les
raisons. Tchons de pntrer celles de l'auteur de _Sapho_.

On conoit  la rigueur qu' une poque o tout tait chose d'tat, o
s'achevait l'unit de la France, o toute son histoire aboutissait enfin
 la monarchie absolue, o partout, dans les moeurs, dans les manires,
dans la religion, dans les lettres, triomphait le mme esprit de
discipline et d'autorit, un cardinal ait eu l'ide de prposer une
compagnie de lettrs  la fixation et  la conservation de la langue.
Mais aujourd'hui? dans une socit si diffrente de l'ancienne et quand
la notion mme de l'tat se trouve quasi renverse? Quelle cuistrerie
insupportable de vouloir que l'art et la littrature continuent 
relever d'une sorte de tribunal revtu d'un caractre officiel! et quel
enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collge
qui assimile pour toute la vie les littrateurs  des coliers! Et ne
dites pas: C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons
une institution si vnrable par son antiquit. Il faut que vous soyez,
Monsieur, tout  fait dnu du sens de l'histoire, c'est--dire de la
facult de trouver bon ce qui est vieux, pour insulter l'Acadmie! Eh!
la royaut aussi, et les parlements, et les corporations, et la noblesse
taient vnrables par leur grand ge! Ne dites pas non plus:
L'Acadmie maintient le got. Quel got? Le sien apparemment. Mais
peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont ncessairement
plusieurs? Et de quel droit,  quel titre dfinirait-elle le got? Je
crois volontiers  la comptence de tel ou tel acadmicien: je ne puis
croire  celle de l'Acadmie. Au reste, je crois surtout  la mienne;
et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je tire de l des
consquences. Ne dites pas davantage que l'Acadmie conserve une
tradition de dcence et de politesse. Nous savons fort bien tre dcents
et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colre. Enfin, je vois
que quatre ou cinq des plus grands gnies littraires de ce sicle, sans
compter une douzaine de talents suprieurs, ont t repousss ou oublis
par l'Acadmie. Quoi qu'on dise, cela est grave et cela me la gte. Et
j'avais tort de prtendre tout  l'heure qu'elle ne peut avoir un got
collectif et qui soit le got acadmique. Seulement, ce got ne saurait
tre qu'un got moyen, entendez un got mdiocre. Et ce got moyen, ce
got bourgeois et lche, qui n'est peut-tre pas celui de tous les
acadmiciens, mais qui est celui de l'Acadmie, s'impose plus ou moins 
qui veut lui plaire, et peut faire par l beaucoup de mal... S'ils
avaient t proccups de la coupole, ni MM. Meilhac et Halvy
n'auraient fait _la Grande Duchesse_, ni M. Zola n'aurait fait
_l'Assommoir_, ni M. Daudet n'aurait fait _l'Immortel_...

Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Acadmie, et
que les plus fiers et les plus rvolts finissent souvent par lui faire
amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure
ceux qu'elle choisit de leur propre mrite, qu'elle le garantit
solennellement, que parfois mme elle l'apprend au public qui
l'ignorait; parce qu'elle donne de la considration, de l'importance,
des galons, un chapeau, une pe. Mais, au fond, cela ne fait gure
honneur  l'humanit; cela montre combien nous sommes faibles et
vaniteux. Que dis-je? L'Acadmie est une institution radicalement
immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mrite et qu'elle en donne
les apparences  l'intrigue ou  la mdiocrit. Peuple! elle te trompe,
car sa fonction affirme une comptence qu'elle _ne peut_ avoir... (Je
songe seulement que la comptence du gouvernement est encore plus
contestable sur la mme matire... et, comme on m'affirme que M.
Alphonse Daudet est officier de la Lgion-d'Honneur, _pour ses livres_,
je mdite douloureusement sur les inconsquences des mes les mieux
trempes.)

Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque
chose d'aussi outr, pour le moins, dans les reproches amers ou tendres
adresss par nombre de bonnes gens  M. Alphonse Daudet que dans les
colres de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hte
d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M.
Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'tre aussi fort, aussi
austre et aussi videmment dsintress que lui. (C'est ce qu'ont
oubli quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: Ne
coupez pas les ailes au gnie, comme s'ils taient personnellement
menacs.) Mais je reconnais  M. Daudet (et c'est singulier d'avoir 
dire une chose si simple) le droit d'prouver ces sentiments; je le lui
reconnais avec entrain, et je suis enchant qu'il les ait prouvs,
puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su rpondre si crnement, 
travers deux sicles et demi, aux _Sentiments de l'Acadmie sur le Cid_
par les _Sentiments de Tartarin sur l'Acadmie_.

Tartarin, c'est ici Vdrine, le bon, le fier, le gnial Vdrine. Et
c'est maintenant que commencent mes objections,  moi. Vdrine ne me
plat pas normment. C'est lui qui reinte tout le temps l'Acadmie et
qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'reintement se fit
uniquement par le rcit et les tableaux, et que la morale s'en dgaget
d'elle-mme. Le livre y gagnerait,  mon sens; et les malveillants
auraient moins beau jeu  l'accuser de purilit et d'injustice. Dj M.
mile Zola, dans _l'Oeuvre_, nous avait montr un romancier qui tait, 
n'en pas douter, M. Zola en personne; et ce romancier tait fort, tait
gnreux, tait magnanime: une manire de bon Dieu! De mme le sculpteur
Vdrine. Il a tout: du gnie, des vertus, une femme qui l'adore, des
enfants d'une beaut merveilleuse. Il n'aime pas l'argent. Il transperce
les hommes de son regard, il sonde les reins et les coeurs. Il morigne,
il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il bnit. Du bateau o il
croque des paysages, pendant que ses beaux enfants ptris d'amour et de
lumire s'battent sur la rive, il tend ses mains de christ aux jeunes
gnrations... Avec tout cela, je crois bien qu'il lui arrive de dire
des sottises,--des sottises de rapin chauff, d'artiste  grande barbe
et  grands gestes. Le malheureux a conserv cette illusion, que c'est
la faute de l'Universit s'il n'y a pas plus d'esprits originaux en
France, et qu'un professeur de rhtorique est un homme qui s'est donn
pour tche d'touffer le gnie chez les pauvres potaches confis  ses
soins. coutez-le parler du pre Astier-Rhu: Ah! le saligaud, nous
a-t-il assez racls, pluchs, sarcls... Il y en avait qui rsistaient
au fer et  la bche, mais le vieux s'acharnait des outils et des
ongles, arrivait  nous faire tous propres et plats comme un banc
d'cole. Aussi regarde-les, ceux qui ont pass par ses mains,  part
quelques rvolts comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe 
l'excessif et  l'ignoble, comme moi qui dois  cette vieille bte mon
got du contourn, de l'exaspr, ma sculpture en sacs de noix, comme
ils disent... tous les autres, abrutis, rass, vids... Bien candide,
ce bon Vdrine... J'ai eu l'honneur d'tre professeur de rhtorique, ce
qui est un mtier fort amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai
jamais touff le gnie et que je n'ai jamais vu personne l'touffer
autour de moi...

Tous les autres personnages sont,  des degrs divers, vivants et vrais;
mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des
solutions de continuit dans leur psychologie.

Voici l'historien Astier-Rhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est
un imbcile, et quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle
troitesse d'intelligence cachent la solennit de ce laurat acadmique
fabricant d'in-octavos, sa parole  son d'ophiclide faite pour les
hauteurs de la chaire. Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si
froce, qu'il oublie de nous dire que cet imbcile est un fort honnte
homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon
pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans
toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort
au-dessus de la probit moyenne, et qui semblent mme partir d'une me
vraiment haute. Et certes on peut tre  la fois une vieille bte et un
trs honnte homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'tais
point prpar du tout aux belles actions d'Astier-Rhu. Quand j'ai vu
tout  coup cet Auvergnat clater d'indignation parce que son fils doit
pouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu un amant,
mais qui est duchesse, trs belle, influente et prodigieusement riche,
ma surprise n'a pas t mince. Je l'aurais cru moins insensible, je ne
dis pas  l'argent, mais aux titres, aux marques extrieures de la
puissance: je m'tais tromp. C'est sans doute ma faute; et lorsque,
ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux autographes, si
dcid  braver le ridicule,  sacrifier sa rputation et toute sa vie
 la justice et  la vrit, je n'ai plus eu d'tonnement. Mais il m'en
est revenu un peu, je l'avoue,  le voir se jeter  la Seine du haut du
pont des Arts... Oui, je sais, le retour chez lui, les propos atroces de
sa femme ont achev de le dsesprer et de l'affoler... Mais il m'avait
si bien paru jusque-l qu'Astier-Rhu n'tait point de ceux qui se
suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit arriv, il reste acadmicien,
secrtaire perptuel, log  l'Institut; et les choses s'oublient, et
dans huit jours on ne songera plus  son affaire, ou mme sa loyaut et
son courage lui auront ramen des dfenseurs... Vous me direz que, au
moment de son suicide, il est revenu de tout, mme des vanits
acadmiques... Mais justement il m'avait donn l'ide d'un homme
absolument incapable de revenir jamais de certaines vanits. Bref, j'ai
des doutes.

Peut-tre en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accabl de ses
mpris, au commencement, cet excellent cuistre, et s'il l'avait
considr avec moins d'antipathie et plus de srnit. Moi, les
Astier-Rhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie
et il y a toujours de la candeur dans leur pdantisme et dans leur
troitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus.

De mme, quand la sche et sifflante Mme Astier l'attend  la fin pour
lui jeter sa haine  la figure et pour lui apprendre que, s'il est
arriv  l'Acadmie, c'est qu'elle s'en est mle (... Et elle prcisait
les dtails de son lection, lui rappelait son fameux mot sur les
voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgr qu'il ne fumt
jamais... un mot, mon cher, qui vous a rendu plus clbre que tous vos
livres), je cherche quel intrt peut avoir une personne si fine 
dsesprer et  chasser d'auprs d'elle un mari qui ne serait rien sans
elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous
rpondez que la colre l'emporte, je m'tonne donc qu'elle se possde si
bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il
se fait que cette femme si avise et qui a tant de pouvoir sur son mari
ne l'ait pas empch,  tout prix et par tous les moyens, d'intenter le
risible procs o doit sombrer une considration dont elle a sa part. L
encore j'ai des doutes.

Et j'en ai de plus srieux encore sur la vraisemblance de l'aventure
d'Astier-Rhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allguera celle
d'mile Chasles et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque mile Chasles tait
un mathmaticien qu'aucune tude antrieure n'avait pu prmunir contre
les mystifications dont il fut victime. Le cas d'Astier-Rhu n'est point
le mme. Astier-Rhu a t professeur d'histoire; il est, je suppose,
agrg d'histoire et docteur s lettres pour une thse historique. Cela
veut dire qu'il sait son mtier. Quoiqu'il ne soit qu'un imbcile, il
connat certainement les mthodes de vrification des manuscrits; il
n'est point ncessaire d'tre un aigle pour les savoir et les
appliquer... L'Acadmie peut bien faire encadrer l'autographe de Rotrou,
parce qu'elle n'y regarde pas de trs prs, parce qu'elle est un corps
et que les corps sont toujours btes. Mais Astier-Rhu, si simple qu'il
soit, ne peut tre  ce point la dupe de Fage. D'ailleurs, il a publi
des livres d'histoire qui ont t lus, jugs, pluchs par les
rdacteurs de la _Revue historique_, de la _Revue critique_ et du
_Journal des savants_, et ni M. Gabriel Monod, ni M. Fustel de
Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M. Sorel, ni M.
Guiraud ne se seraient laisss prendre aux pices fabriques par
l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Rhu me parat tout bonnement
_impossible_. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu totalement
invraisemblable et faux parce qu'il en a chang toutes les conditions.
Il est fcheux que le principal pisode de son roman repose sur cette
impossibilit radicale.


(_Deuxime article._)

                                                     20 aot 1888

J'ai attendu, pour vous reparler de _l'Immortel_, qu'on en parlt un peu
moins et que l'on pt enfin s'apercevoir qu'il y a peut-tre dans le
dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de
l'Acadmie.

Le spectacle a t des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir,
au tapage qui s'est produit,  quel point nous avons la superstition
acadmique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du
respect en France, et quelque attache au pass,  la tradition. Il me
parat mme que les colres souleves par _l'Immortel_ ont t aussi
disproportionnes que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur
l'Acadmie.

Ou plutt, non; ces colres taient justifies. Car, enfin, on avait
bien vu des hommes de lettres conspuer l'Acadmie dans leur jeunesse,
quand elle ne songeait pas  eux, et y entrer dans leur ge mr; mais on
n'avait jamais vu, que je sache, un crivain, n'ayant qu'un signe 
faire pour y entrer, dclarer publiquement qu'il ne voulait pas en tre,
et, l'Acadmie lui ayant pardonn, renouveler cette impertinente
dclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais pas si c'est
dtachement chrtien, ou comble d'orgueil, ou esprit de contradiction,
ou crainte de dplaire  des amis envers qui l'on se croit engag. Je ne
prtends mme pas que tant de protestations soient d'un got trs
distingu. J'irai mme plus loin: je crois qu'un pauvre diable mdiocre
et correct, ou gnial et malchanceux, mais acadmisable  la rigueur,
aurait, en dpit des apparences, plus de mrite que M. Alphonse Daudet 
conspuer l'Acadmie; car elle pourrait lui apporter quelque chose  lui,
et, la repoussant, il repousserait de rels avantages. Mais M. Alphonse
Daudet, renonant au fauteuil qu'on lui tenait tout prt, ne renonce 
rien, puisqu'il a dj tout, la gloire et la fortune, comme dans la
chanson. Il lui est trop commode de mpriser ce que tous les autres
dsirent. Ce qu'il en fait, c'est pour nous ennuyer. C'est malice pure,
plaisir d'insulter au plus innocent de nos prjugs et  la plus durable
de nos institutions nationales. Cela est mal; cela n'est point
charitable.

Mais, je le rpte, c'est unique:  tel point que beaucoup refusent
obstinment de croire  la sincrit de M. Daudet, ou prtendent qu'il a
des regrets, tout au fond. Moi, la nouveaut de cette conduite
m'intresserait plutt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voil!
je crains qu'il ne soit trop profondment satisfait de sa manifestation
et de tout ce qui s'en est suivi. Eh bien, c'est une assez bonne pierre
dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au bout d'un mois,
a-t-il dit  l'un de ses compatriotes. Je songe l-dessus: Croit-il
donc avoir fait quelque chose de si hroque, de si terrible et de si
original? Et alors je ne suis pas fch du bon tour que lui joue ce
gros malin de M. Zola en rendant hommage  la tradition, juste au
moment o ce mchant tsigane la pitine.

--Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a t prcisment
couronn par l'Acadmie, cet crivain de vie si bourgeoise et qui est
notoirement un si bon pre de famille?--Tsigane, oui. D'abord, parce
qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane  Nmes,  Lyon;
tsigane  Paris, dans sa prime jeunesse.

Ainsi tout s'arrange, ds qu'on reconnat au Romanichel qui vit toujours
secrtement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'tre un
Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans
rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait t
amen  nous rvler, dans _l'Immortel_, des sentiments, ou plutt une
disposition d'esprit, une philosophie gnrale, dont je me sens, pour ma
part, fort loign.--Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman
anti-acadmique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand
Brunetire, le mpris, la haine et peut-tre l'inintelligence du pass
et des traditions qui en maintiennent le respect.

M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Rhu inutile et
grotesque, et il considre Astier-Rhu comme un odieux imbcile. Or, il
est certain que, si un type analogue  cet acadmicien avait t conu
par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un dlicieux
bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-mme, je ne
comprends rien du tout au mpris enrag de M. Daudet pour ce digne et
honnte professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier
peut-il rtrcir  ce point sa sympathie et ses facults
comprhensives?... L'auteur de _l'Immortel_ est bien le mme homme que
j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime
rarement des choses concrtes, et qui disait n'avoir retenu, de tout
Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funrailles de Britannicus.
Une telle disposition d'esprit est videmment pour dplaire  ceux qui
gotent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans
le pass, qui y sjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intrt
qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Acadmie soit
une institution vnrable et salutaire, soit mme une absurdit
charmante,--et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui
ont mme quelque chance d'avoir une sagesse plus dtache et plus
librale que cet ternellement jeune Petit Chose.

M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotis par le prsent. Les
impressions qu'il reoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour
ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reu le don de les
traduire dans une langue si fbrilement expressive, que tout lui parat
languir  ct de ce mode de traduction. tant dou de faon si
particulire, il est ncessairement troit et intransigeant (quoiqu'il
lui soit arriv, je le sais, de faire effort pour largir ses
sympathies). Il ne s'aperoit pas qu'il y a autant de pdants
impressionnistes et modernistes que de pdants acadmiques, et que les
premiers ne sont pas toujours les moins borns ni les moins
dplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grce  sa myopie, qui n'est
qu'une vision intense des choses rapproches, il nous fait, du monde o
nous vivons, des peintures, parses sans doute et fragmentaires, mais
dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, t
gales? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux
qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait,
tout au plus, qu'un strile dilettante, et cela nous est tout  fait
gal qu'il mprise les bons et utiles Astiers-Rhus, et qu'il n'aime pas
la tragdie, puisqu'il crit _le Nabab_ et _Sapho_.

C'est un crivain infiniment curieux. Intense, outre, intermittente et
comme miette, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il
rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression directe,
immdiate, des choses. Il est, je crois, l'crivain le plus sincrement
raliste qui ait t. Le raliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai
rpt maintes fois. Sa faon mme de composer, l'absence de liaison
continue dans le dveloppement de ses personnages, en est une preuve.
Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce
qu'il construit ses romans _ priori_ et subordonne  ses conceptions
les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses
rcits ont une si forte unit, sont d'une si large coule,--et
rappellent les belles oeuvres classiques en dpit des ordures qu'il y
entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des
impressions notes, participent du dcousu de ces impressions, en mme
temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacit.

Chacun de ses personnages ne nous est prsent que dans les instants o
il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagn
d'un geste, d'un air de visage, comment par une attitude, une
silhouette. C'est  cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans
l'imagination et qu'ils nous restent dans la mmoire. Entre ces
apparitions, rien. C'est  nous de faire ou de supposer les liaisons
ncessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur
_ex professo_, et qu'on retrouve mme chez Flaubert et les Goncourt;
jamais de morceau psychologique. Ces personnages ne vivent que dans
les minutes o nous les voyons. Mais alors comme ils vivent! Cela n'a
qu'un inconvnient: nous avons parfois quelque peine  accorder
parfaitement entre elles ces apparitions trop espaces. Je croyais,
l'autre jour, voir des trous dans le dveloppement du caractre
d'Astier-Rhu et de Mme Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la
duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune struglifeur de Paul
Astier se fait pouser par cette Corse altire et passionne. Aux
chapitres XII et XIII, elle est encore trs belle, et l'on nous apprend
que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste,
perdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez
au dernier chapitre le rcit du mariage:

Et Vdrine disait son saisissement en voyant paratre, dans cette salle
de mairie, la duchesse Padovani, ple comme une morte, navre,
dsenchante, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux
qu'elle ne prenait plus la peine de teindre.  ct d'elle, Paul Astier,
Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde,
personne ne trouve un mot, except l'employ, qui, aprs avoir dvisag
les deux vieilles dames, prouve le besoin de dire en s'inclinant, la
mine gracieuse:

--Nous n'attendons plus que la marie...

--Elle est l, la marie, rpond la duchesse s'avanant la tte haute.

... Puis la sortie, de froids saluts changs entre les arcades du
petit clotre, et le soupir soulag de la duchesse, son: C'est fini,
mon Dieu! avec l'intonation dsespre de la femme qui a mesur le
gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un engagement
d'honneur.

Comprenez-vous? Si la fire duchesse n'aime plus son architecte,
pourquoi l'pouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien
si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier
qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point
que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me ft
expliqu. Que s'est-il donc pass enfin, soit entre les deux amants,
soit dans l'me de Mari' Anto, depuis le moment o nous l'avons vu
sauter  cheval pour rattraper son joli jeune homme  la station?...

Cette horreur de tout dveloppement suivi, de tout claircissement qui
n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il
est oblig de nous donner, pour tablir son milieu, certaines
explications un peu longues, il n'hsite pas  employer l'artifice d'une
correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le
_Nabab_, les mmoires de Passajon, et, dans _l'Immortel_, les lettres du
candidat Freydet  sa soeur. Cet artifice dtonne trangement dans des
livres o le souci de la vrit est, partout ailleurs, si vident. Car
il se trouve que Fraydet et mme Passajon ont l'oeil et le style de M.
Daudet, ce qui nous dconcerte un peu. Mais tout lui parat prfrable 
l'exposition lie, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne
nous intresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'ducation,
la jeunesse, le pass de ce hobereau homme de lettres nous taient
raconts tout tranquillement, tout bellement,  la papa?)

Mmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des
personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des
grandeurs et de la chute d'Astier-Rhu; l'histoire de la candidature
acadmique d'Abel de Freydet et des progrs de la maladie verte chez ce
brave garon; l'histoire des manoeuvres de Paul Astier  la poursuite
d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisment le lien des deux
premires, puisqu'elles se rapportent toutes deux  l'Acadmie. Il n'est
pas non plus difficile de reconnatre que l'histoire du fils se rattache
 celle du pre par un effet de contraste. Mme il y a, dans les
rencontres de ce pre et de ce fils, qui n'ont pas une ide en commun,
un dramatique froid navrant qui serre le coeur (et qui serait peut-tre
doubl si l'auteur semblait moins persuad qu'Astier-Rhu n'est qu'une
horrible vieille bte)... Mais enfin cette unit secrte, intrieure du
livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donn la peine de nous la rendre
sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir.
J'ai hte de dire que cette faon de composer ne me choque point. Elle
se rapproche de la ralit des choses, o nulle action, ne se poursuit
isolment, o toutes s'enchevtrent. Je n'ai voulu que constater ce
retour de M. Alphonse Daudet aux procds de _Nabab_, aprs l'effort de
l'_vangliste_ et de _Sapho_ vers la classique unit d'action.

Troisimement: mme absence de liaison apparente dans le style que dans
les caractres et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine,
ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour
mieux dire, un miettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si
prodigieux usage de toutes les figures de grammaire abrviatives, de
l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait
de latin, l'ablatif absolu. Des notations brves, rapides, saccades,
toc-toc, comme autant de secousses lectriques. Pas un poncif; une
attention scrupuleuse, maladive,  traduire la sensation immdiate des
objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de
mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si
audacieuse, si frmissante et si sre que, les meilleures pages de
Goncourt mises  part, on n'en a peut-tre pas vu de pareilles depuis
Saint-Simon. Astier-Rhu oserait dire que c'est une perptuelle
hypotypose.

J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une
formule):

Pour midi, la messe noire (_essayez de dire la chose en moins de mots;
et encore il y a une image!_) et, bien avant l'heure, un monde norme
affluait autour de Saint-Germain-des-Prs, la circulation interdite
(_ablatif absolu_), les seules voitures d'invits ayant droit d'arriver
sur la place agrandie (_c'est une sensation que vous avez certainement
prouve: une place vide, mais entoure d'une foule, parat beaucoup
plus grande; la sensation est ici note par un seul mot_), borde d'un
svre cordon de sergents de ville espacs en tirailleurs (_cela encore
fait image_). Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que
chacune de ces visions est assez commune et que vous en auriez t
capable. C'est possible. Mais songez qu'en voil trois ou quatre dans la
premire phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire
dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:

...Et penchs, soufflant trs fort, acadmiciens et diplomates, la
nuque avance, leurs cordons, leurs grands-croix, _ballant comme des
sonnailles_, montrent des _rictus de plaisir_ qui ouvrent jusqu'au fond
des lvres humides, des _bouches dmeubles_ laissant entendre de petits
_rires semblables  des hennissements_. Mme le prince d'Athis humanise
la courbe mprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de
grce dansante qui, _du bout de ses pointes, dcroche tous ces masques
mondains_; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soire,
affal sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses
narines, _dsorbite ses yeux_, pousse _les cris gutturaux d'un obscne
et dmesur Caragouss_. Dans ce _frntisme de vivats_, de bravos, la
fillette volte, bondit, _dissimule si harmonieusement_ le travail
musculaire de tout son corps que sa danse paratrait facile, la
distraction d'une libellule, sans les _quelques pointes de sueur sur la
chair gracile et pleine du dcolletage_ et le sourire en coin des
lvres, aiguis, volontaire, presque mchant, o se trahit l'effort, la
fatigue du ravissant petit animal.

Je vous prie de mditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car o
m'arrterais-je? Je vous engage seulement  relire le dner chez la
duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier,
etc... Il y a l-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une
concision puissante, une ironie  la fois trs violente et trs fine; et
surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux,
rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrte toujours au point
extrme par del lequel il s'en irait tomber dans le prcieux ou dans le
charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde
un instinct de la tradition latine, un respect spontan du gnie de la
langue.

(Je ne puis m'empcher,  ce propos, de vous dire combien _la Vie
parisienne_ m'a afflig dernirement par son commentaire grammatical de
_l'Immortel_, jugeant cette prose d'aprs la syntaxe du dix-huitime
sicle et les principes de l'abb le Batteux... Savez-vous les phrases
que _la Vie parisienne_ aurait d relever? Il y en a deux, sans plus;
mais elles sont atroces. Voici la premire: En cette parfaite
association, sans joie... _une seule note humaine et naturelle,
l'enfant; et cette note troubla l'harmonie_. Et voici l'autre:
...L'_volution_ toute naturelle de la douleur dbordante  ce complet
apaisement s'_accentuait_ ici _de l'appareil_ du veuvage inconsolable,
etc...).

Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voil
que je ne tiens plus du tout  mes critiques. On a dit que les
personnages de _l'Immortel_ n'taient que des pantins fort expressifs,
qu'ils n'avaient pas de dessous. Ces dessous ne sont pas exprims,
c'est vrai, mais la pantomime de ces vridiques et vivantes marionnettes
est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tte nous
rvle leur me et tout leur pass; et je ne croirai jamais qu'un
romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extrieurs et de brefs
discours, a pu suggrer  M. Brunetire l'ide d'un si beau roman
(_Revue des Deux-Mondes_ du 1er aot), soit un psychologue si
insuffisant. Compltons ce qu'il nous donne, sans en tre autrement
fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouv.
Au contraire, ce qui manque  son roman, je serais presque capable de
l'y mettre, et le pre Astier-Rhu lui-mme saurait nous le dire et nous
le dvelopper... Le seul don de l'expression pittoresque, _ un pareil
degr_, me fait passer aisment sur une psychologie peut-tre sommaire
et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Aprs
huit jours de soleil, voil le froid revenu, un froid dur, brutal, noir.
Nos raisins ne mriront pas. Je n'ai rencontr ce matin, dans la
campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer  la
cuisine,--aujourd'hui, 17 aot.




ERNEST RENAN

LE PRTRE DE NMI[10].

         [Note 10: Cf. Les _Contemporains_, I, et _Impressions de
         thtre_, I.]


Le grand magicien nous prparait une dernire surprise: il vient
d'crire une oeuvre de foi. Telle a t mon impression ds l'abord, et
elle m'est demeure, bien que le livre ait produit sur d'autres une
impression toute contraire. C'est peut-tre qu'il y a plusieurs faons
de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la
bonne. _Le Prtre de Nmi_, contre toute attente, m'a difi.

Sans doute vous y reconnatrez quelques-unes des ides que M. Renan a
exprimes dj (dans les _Dialogues philosophiques_, dans _Caliban_,
dans _la Fontaine de Jouvence_, dans les _Souvenirs_, dans l'article sur
Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du
monde, son me hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et
fuyante. Et pourtant ce n'est plus la mme chose. L'oeuvre est d'une
beaut moins perverse (je parle ici comme un coeur simple). La
proccupation de la femme y est moins aigu: ce n'est plus une hantise.
Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de ngation
voluptueuse, la philosophie du suicide dlicieux de Prospero. Puis le
doute, s'il n'est pas prcisment absent du livre, y est plus austre et
plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontes dans le
drame, une affirmation se dgage, plus nette qu'on ne l'attendait de M.
Renan, et qu'aprs nous avoir si longtemps troubls autant qu'il nous
charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espce de certitude dont il
est capable et dans une srnit moins inquitante pour nous.

Voil du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en tais pas
absolument sr. La prface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouv que
j'avais bien vu. J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, dvelopper
une pense analogue  celle du messianisme hbreu, c'est--dire la foi
au triomphe dfinitif du progrs religieux et moral, nonobstant les
victoires rptes de la sottise et du mal. Voyons donc sous quel
aspect se prsente l'acte de foi de M. Renan.


I.

Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du
dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au sicle dernier,
et comme cette forme convient  son esprit! Nulle ne se prte mieux 
l'expression complte et nuance de nos ides sur la vie, sur le monde
et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par
une fable qui est de l'observation gnralise ou, si on veut, de la
ralit rduite  l'essentiel. Elle permet de prsenter une ide sous
toutes ses faces, de la dpasser et de revenir en de, de la corriger 
mesure qu'on la dveloppe. Elle permet de s'abandonner librement  sa
fantaisie, d'tre artiste et pote en mme temps que philosophe. Comme
la fable choisie n'est point la reprsentation d'une ralit
rigoureusement limite dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre
tout ce que le souvenir et l'imagination suggrent de pittoresque et
d'intressant. Il n'est point de forme littraire par o nous puissions
exprimer avec autant de finesse et de grce ce que nous avons
d'important  dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique
serait le genre le plus usit dans cette cit idale des esprits que M.
Renan a quelquefois rve. Car les vers sont une musique un peu vaine et
qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le thtre impose
des conventions trop troites, ncessaires et pourtant frivoles; le
roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de dtails
phmres et ngligeables, et o ne sauraient s'attacher que des
intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame
philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part,
qu' la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela
que M. Renan l'a adopt. L'_Histoire des origines du christianisme_
elle-mme tient beaucoup du conte philosophique.

Revenons au _Prtre de Nmi_. C'est un trange compos. Nous sommes 
Albe-la-Longue, prs du lac Nmi, sept cents ans avant l're chrtienne.
Sur la terrasse du rempart, d'o l'on dcouvre  l'horizon les murs de
Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des dputs de
l'extrme droite, des centre gauche, des opportunistes et des
anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habills comme les
personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle
Carmenta porte la robe des Vertus de Franois d'Assise dans le tableau
de Sano di Pietro. Mais cela n'empche point le grand prtre Antistius
de parler et de penser, vingt-cinq sicles  l'avance, comme M. Ernest
Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de
Lucrce. Et l'histoire se termine par un verset de Jrmie. Tout cela
fait un mlange de haute saveur. On voltige sur les ges; c'est
charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la
peinture d'un peuple dcadent vaincu par un peuple jeune, des paysages,
une idylle, des prires et des effusions mystiques, une philosophie de
l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient mme un drame,
qu'il faut raconter brivement.


II.

Une tradition veut que le grand prtre de Nmi n'arrive au sacerdoce que
par le meurtre de son prdcesseur. Antistius a rompu cette tradition en
se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrs,
un rveur. Il veut purer le culte, abolir les sacrifices humains; et,
quoique Albe-la-Longue ait t vaincue par Rome, il n'a point de haine
contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prvoit la future
grandeur de Rome et son rle bienfaisant. Mais ce novateur mcontente
tout le monde. Les citoyens modrs et senss lui reprochent de hter
la dcadence d'une socit qui se dcomposera si elle ne garde ses
vieilles institutions. Les hommes du peuple le hassent parce qu'ils
tiennent  leurs superstitions et parce qu'il n'a pas l'air d'un
prtre. Mtius, qui reprsente l'aristocratie, tout en reconnaissant
l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blme par esprit de
conservation et par patriotisme, un noble tant intress plus qu'un
autre au maintien des coutumes et au salut de la cit. Liberalis, un peu
naf, admire le grand prtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef
des dmagogues, le hait par bassesse de nature et parce qu'un prtre
est un aristocrate comme un autre et que la morale, le bien, la vertu
sont encore des restes de prtrise. Le plat Tertius lui-mme, organe
d'un bon sens superficiel, est irrit parce qu'il ne dteste rien tant
que l'imagination. Je vous le dis, conclut Voltinius, une cit est
perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique.
Questions sociales, religieuses, sont autant de saignes faites  la
force vive de la patrie.--_Titius_: Oui, on meurt par le fait de trop
vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.--_Voltinius_; Albe, je
crois, mourra par le gchis.--_Titius_: On va bien loin avec cette
maladie.

Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius
distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les
employs du temple. Les Herniques amnent cinq esclaves pour tre
sacrifis  la desse: Antistius dlivre les prisonniers; mais ses
sacristains les immolent  son insu. Une mre dont l'enfant est malade
lui offre de l'argent: Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la
divinit drange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu
peux lui faire?--Quoi! dit la mre, tu ne veux pas sauver mon fils?
Mchant homme! Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius
dlivre les colombes et bnit les amoureux. Arrive une dputation des
quicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution  leur cit.
Toutes les victimes ncessaires pour obtenir l'assistance des dieux,
nous les fournirons.--Consultez l'esprit des pres, rpond Antistius;
pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.--H! rpliquent
les quicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages
parmi nous... Voil la premire fois que nous voyons un prtre ne pas
pousser aux sacrifices. Antistius, rest seul, se dsespre, et voil
que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient  lui, dcourage.
Elle voudrait bien tre pouse et mre. On ne dlie personne du devoir,
rpond le prtre.--Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La
femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.--Soeur dans le
devoir et le martyre, je t'aime, dit Antistius en la baisant tristement
au front.

Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, mme les dmagogues,
parce qu'ils esprent qu'une rvolution en sortira; mme les libraux,
parce que leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde.
Antistius se prte mollement aux crmonies qui doivent accompagner la
dclaration de guerre. Le mcontentement grandit; un sclrat, Casca,
gorge le grand prtre et lui succde, rtablissant ainsi l'antique
tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard
au coeur. Puis elle prophtise vaguement et magnifiquement la religion
future et le triomphe du juste et du vrai...  ce moment on apprend que
Romulus a tu son frre. Mauvaise nouvelle! La ville est fonde. La
fondation de toute ville doit tre consomme par un fratricide; au fond
de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frres. Et
 la mme heure un prophte d'Isral, captif, qui a tout vu de Babylone,
prononce ces paroles:

  Ainsi les nations s'extnuent pour le vide;
  Et les peuples se fatiguent au profit du feu.


III.

Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus dcourageant et
plus sombre, et voil qui ne ressemble gure  une oeuvre de
croyant.--Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rle
d'Antistius; et, justement, si les faits n'taient pas ironiques,
dconcertants, cruels, ce rle ne pourrait tre ce qu'il est: un long
acte de foi. Antistius finit par reconnatre qu'avec ses bonnes
intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il a port
prjudice  la patrie, laquelle repose en dfinitive sur des prjugs
gnralement admis. Mais, si la ralit ne dmentait pas son rve, il
ne croirait pas, il serait sr, et la certitude abolirait la beaut et
la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral,
nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le
dsir ou plutt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur
existe,--besoin dont l'intensit se traduit en affirmation. On peut dire
qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais t si
vident que dans le rle du prtre de Nmi.

Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-mme, ou du
moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus
pntr. L'accent du rle suffirait  nous en convaincre; mais nous
avons le tmoignage de M. Renan lui-mme:

     ... Laissez ce doux rveur finir tristement, demander pardon 
     Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour,  un
     point donn du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se
     ralisera.  travers toutes les dconvenues, le pauvre Liberalis
     s'obstinera galement dans sa simplicit. _Mtius, l'aristocrate
     mchant et habile, qui se moque de l'humanit, sera confondu,
     Ganeo sera pardonn avant lui..._

Ainsi M. Renan rpudie nettement les opinions de Mtius; et mme on peut
trouver--chose absolument inattendue--qu'il est un peu dur pour ce
sceptique lgant. C'est en cela surtout que consiste,  mon avis, le
progrs dcisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu' prsent les
personnages o l'on tait autoris  croire qu'il s'tait incarn
taient toujours un compos d'Antistius et de Mtius. Toutes les ironies
inquitantes de ce dernier, vous les retrouverez parses dans les
discours de Thophraste, de Thoctiste et de Prospero. M. Renan s'est
enfin purifi de Mtius, ou, si vous prfrez, il ne lui donne plus,
dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rle
d'avertisseur. Comparez un peu les dnouements de _la Fontaine de
Jouvence_ et du _Prtre de Nmi_. Tandis que Prospero s'teint
voluptueusement entre les bras des soeurs Clestine et Euphrasie, les
nonnes douces et jolies leves pour la distraction des cardinaux,
Antistius meurt pour ses chimres d'une mort sanglante. Le vieux
magicien s'est sanctifi: il a chass le dmon moqueur qui tait en lui.

Or, si Antistius est bien rellement l'interprte des penses les plus
chres  M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore  bien
des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutt, comme il est
impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas 
l'anthropomorphisme, il croit au divin. Les dieux sont une injure 
Dieu; Dieu sera,  son tour, une injure au divin. Il croit  la raison,
 un ordre ternel. Il croit au progrs, au futur avnement de la
religion pure. Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacre de
Nmi, tu auras ternellement des adorateurs. Mais maintenant on te
souille par le sang; un jour, l'homme ne mlera  tes flots sombres que
ses larmes. Les larmes, voil le sacrifice ternel, la libation sainte,
l'eau du coeur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer! Mme aprs
que l'troitesse d'esprit et la grossiret de ses compatriotes l'ont
dpouill de ses illusions, il croit encore: Ne serait-il pas mieux de
les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils
aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les
hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanit, puisque la raison ne
se ralise que par l'humanit...,  univers,  raison des choses, je
sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi. Il croit
 l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il
nous a t donn de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris:
Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu,
justice, immortalit! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes;
mais elle ne peut se passer d'un tmoin cleste qui lui dise: Courage!
courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je
voudrais au moins que tu fusses utile  quelqu'un,  quelque chose, ft
ce  la distance des confins de l'infini... Il est vrai que lorsqu'il
a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que
deviennent ses doctrines en passant dans des mes basses qui n'en
comprennent que les ngations, il recule pouvant et renie son oeuvre
involontaire. Mais il y a encore dans son cri de dsespoir un acte de
foi: Oui, une vrit n'est bonne que pour celui qui l'a trouve. Ce qui
est nourriture pour l'un est poison pour l'autre.  lumire, qui m'as
induit  t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais amliorer
l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et
d'amour, tu deviens pour ces misrables un principe de bassesse. Mon
expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour
des chimres. On verra...

Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir
une foi plus complte et plus prcise. Je serais curieux de connatre le
_credo_ de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique.
Esprer que le juste et le bien seront un jour raliss quelque part et,
en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le
train des choses humaines,  le considrer en philosophes, devrait nous
faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand
mme qu'une oeuvre mystrieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce
sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu' leur intrt
propre et tout au plus  l'intrt de la petite collection d'hommes dont
ils font partie, ce sont eux,--les Mtius et les Liberalis
d'aujourd'hui,--qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils
reprochent  M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en ralit le
manque de foi qui les pousse si rsolument  l'action.


IV.

Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son
accent, et qu'elle n'est pas prcisment celle du charbonnier. Et notez
qu'il y a des charbonniers mme en philosophie.

Faisons d'abord une remarque. On s'est habitu  ne donner presque le
nom de foi qu'aux croyances imposes par les religions. Et, en effet,
cette foi est la plus fixe et la plus solide, tant dlimite par des
dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidles, tous les
caractres de la certitude, tant enfonce dans leur coeur par
l'ducation et y tant maintenue par la terreur.  ct de celle-l la
foi volontaire et acquise, mouvement du coeur qui dsire que ce que la
raison conoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'tre
la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La
prire d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la dmarche des
quicoles venant consulter l'oracle. Seulement,  mesure que croissent
nos lumires, la foi, tout en s'purant, participe moins de la
certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut tre: une aspiration
passionne.

C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont
contribu  obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.

Il n'est pas d'crivain qui ait paru plus ondoyant et plus
insaisissable,  qui l'on ait prt plus de dessous et de trfonds, de
plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai
donn moi-mme dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout 
fait de navet. J'en fais bien mon _mea culpa_. Je crois  prsent que
le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une me
confiante ce qu'il crit et de n'y point chercher plus de malice qu'il
n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqu, c'est que, les
lments dont se compose son gnie total tant nombreux, divers et
quelquefois contradictoires, il les laisse transparatre dans son oeuvre
avec une parfaite sincrit. En d'autres termes, s'il parat si peu
candide, c'est  force de candeur.

Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous tonne et nous met
en dfiance, mme en nous sduisant.--Aprs avoir affirm quelque grande
vrit morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette
affirmation n'est en somme qu'une esprance? C'est qu'il a cru,
autrefois, d'une foi entire et absolue  des dogmes dont il s'est
dtach depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.--Au milieu
d'une effusion mystique et lyrique, s'arrte-t-il tout  coup pour nous
jeter quelque impitoyable rflexion sur le train brutal et fatal des
choses humaines? C'est qu'il les connat pour les avoir tudies dans le
pass et dans le prsent et que, s'il est pote, il est historien.--Ou
bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit
subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce
n'est pourtant qu'une faon de dire que la vertu est  elle-mme sa trs
relle rcompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton
hroque,  qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous
voulez, illusion d'une conscience infiniment dlicate qui veut nous
surfaire la vertu.--S'il garde parfois dans l'expression des sentiments
les plus loigns du christianisme, l'onction chrtienne et le ton du
mysticisme chrtien, nous croyons ces combinaisons prmdites et nous y
gotons comme le ragot d'un trs lgant sacrilge. Point: c'est
l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conserv l'imagination
catholique.--S'il tmoigne de son respect et de sa sympathie pour les
choses religieuses, pour les mensonges sacrs qui aident les hommes 
vivre, qui leur prsentent un idal accommod  la faiblesse de leur
esprit, nous y voulons voir une raillerie secrte. Mais c'est nous qui
manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincre?--Si
telle pense nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons
pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulire dont il
n'est pas lui-mme bien sr, il a cherch exprs, pour la traduire, une
forme hardie et inattendue dont l'excs nous fasse sourire et nous
avertisse. Ne nous a-t-il pas prvenu qu'il crivait souvent _cum grano
salis_? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir o il l'a
mis.--Si la femme le proccupe, s'il parle d'elle avec un mlange de
ddain et d'adoration qui n'est qu' lui, ces deux sentiments
s'expliquent par son pass ecclsiastique et par la longue austrit de
sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordt la femme avec la belle
tranquillit de M. Armand Silvestre?--S'il rve, c'est le Breton qui
rve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il
prie, c'est l'ancien lvite; s'il se dfie, c'est l'historien. On ne
peut vraiment pas attendre des livres simples d'un pote qui est un
savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a t
sminariste. S'il est divers jusqu' la contradiction, c'est qu'il a
l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et
d'unique le cas de cet hbrasant, de cet rudit, de ce philologue qui
se trouve tre un des plus grands potes qu'on ait vus, et jugez de tout
ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.

Il est candide puisque, tant compliqu, il s'est toujours montr tel
qu'il tait. Il est candide, et je n'en veux, pour dernire preuve, que
la simplicit avec laquelle, dans sa prface, il se compare tour  tour
 Platon,  Shakespeare et  Edgar Po. Mais--et je retourne ici ma
proposition,--s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette
complexit ne permet pas de voir toujours trs clairement l'homme de foi
que j'ai dcouvert dans _le Prtre de Nmi_, et qui s'y trouve.


V.

Au sicle dernier, _le Prtre de Nmi_ et t, avec toutes les
diffrences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt
pages intitul: _Antistius_, ou _Toute vrit n'est pas bonne  dire_.
Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez
_Caliban_, _la Fontaine de Jouvence_ et _le Prtre de Nmi_: vous
pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie,
en cent ans, l'me humaine; et vous dborderez de reconnaissance et
d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands
crivains.




M. MILE ZOLA

L'OEUVRE.


J'ai essay de dfinir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur
moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. mile Zola. Or, bien que
nous soyons, nous et le monde, dans un flux perptuel, et qu'il y ait
d'ailleurs quelque plaisir  changer (d'abord on jouit ainsi des choses
en un plus grand nombre de faons, et puis cette facult de recevoir du
mme objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour
souplesse que pour lgret d'esprit), toutefois, et je le dis  ma
honte, je n'ai pas assez chang dans cet espace d'une anne pour avoir
rien d'essentiel  ajouter  ce que j'ai dit dj. Mais du moins le
nouveau livre du pote des _Rougon-Macquart_ m'a donn la joie
d'assister au dveloppement prvu de ce gnie robuste et triste, de
retrouver sa vision particulire, ses habitudes d'esprit et de plume,
ses manies et ses procds, d'autant plus faciles  saisir cette fois
que le sujet o ils s'appliquent appelait peut-tre une autre manire et
se prsentait plutt comme un sujet d'tude psychologique (je risque le
mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colre).

         [Note 11: Cf. _Les Contemporains_, I.]

Et le livre prsente encore un autre intrt, et des plus rares. M. Zola
s'y est peint en personne.  ct de Claude Lantier, l'artiste
impuissant tu par son oeuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste
triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux
romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans _Pot-Bouille_, le monsieur
du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul,
traverse _l'Oeuvre_  la faon d'un bon Dieu, faisant le bien et
prononant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se
voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous
savons ce qu'il est ou ce qu'il croit tre. L'auteur lui-mme, dans ce
prcieux roman, nous enseigne comment il conoit le roman; et nous avons
 la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.


I.

Voici le plus complet des discours o Sandoz expose ses thories:

     Hein? tudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin
     mtaphysique, mais l'homme physiologique, dtermin par le
     milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas
     une farce que cette tude continue et exclusive de la fonction du
     cerveau, sous prtexte que le cerveau est l'organe noble?... La
     pense, la pense, eh! tonnerre de Dieu! la pense est le produit
     du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez
     donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est
     malade!... Non! c'est imbcile; la philosophie n'y est plus, la
     science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des
     volutionnistes, et nous garderions le mannequin littraire des
     temps classiques, et nous continuerions  dvider les cheveux
     emmls de la raison pure! Qui dit psychologue dit tratre  la
     vrit. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie
     rien: l'une a pntr l'autre, toutes deux ne sont qu'une
     aujourd'hui, le mcanisme de l'homme aboutissant  la somme
     totale de ses fonctions... Ah! la formule est l; notre
     rvolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de
     l'antique socit, c'est la naissance d'une socit nouvelle, et
     c'est ncessairement la pousse d'un nouvel art, dans ce nouveau
     terrain... Oui, on verra la littrature qui va germer pour le
     prochain sicle de science et de dmocratie!

Si vous voulez mon sincre avis, je trouve que ces propos sentent 
plein la secte et l'cole. Il y a du pdantisme dans ce dbraill, et de
la navet dans ces affirmations mprisantes et superbes, il est
difficile de rien imaginer de plus intolrant, de plus vague et de plus
faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (_positivistes_,
_volutionnistes_), comme un illettr dans une runion publique.
Saisissez-vous clairement la relation entre l'avnement de la dmocratie
et celui du naturalisme, qui est une littrature d'aristocrates et de
mandarins?--Qui dit psychologue dit tratre  la vrit, voil une
opinion d'une singulire candeur. Il suffit de dire que la psychologie
n'est pas toute la vrit. Mais la physiologie seule l'est encore moins.
Il est tout  fait puril de diviser les romanciers en psychologues,
tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls peintres du vrai.
Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et, parmi les bons, il
y en a qui expriment surtout le monde extrieur et les sensations, et
d'autres qui analysent de prfrence les sentiments et les penses; et
ceux-ci ne sortent pas plus de la ralit que ceux-l. Me
pardonnera-t-on de rpter des choses aussi banales? Mais c'est que pour
ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi d'absurde, de
surann, de ridicule, de gothique, de tout  fait en dehors du monde
rel. Or la psychologie est tout uniment, pour les philosophes, l'tude
exprimentale des facults de l'esprit, et, pour le romancier, la
description des sentiments que doit prouver une crature humaine, tant
donns son caractre, son temprament s'il y a lieu, et une situation
particulire. Est-ce donc quelque chose de si chinois et de si
scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de
physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense
pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amuss  dvider les
cheveux emmls de la raison pure. Au fait, qu'est-ce que cela veut
dire? _Adolphe_ est aussi vrai que _Germinal_, et mme _Indiana_ que
_Nana_. Ce ne sont pas les mmes personnages ni le mme point de vue,
voil tout. Il est trs juste de dire que physiologie, psychologie,
cela ne signifie rien, qu'on ne saurait les sparer absolument, et que
celle-ci est le prolongement de celle-l (le caractre dpendant du
temprament et quelquefois du milieu, et tout sentiment ayant son point
de dpart dans une sensation). Seulement il y a des tres primitifs chez
qui ce prolongement n'est presque rien, et d'autres plus raffins chez
qui ce prolongement est presque toute la vie. Dans ce dernier cas, je ne
vois pas pourquoi il serait interdit de sous-entendre une partie des
origines physiologiques de l'tat d'me et d'esprit qu'on veut analyser,
et de faire de cette analyse son objet principal. M. Paul Bourget, en
crivant _Un crime d'amour_, est rest en pleine ralit. Et on est
tent parfois de trouver cette tude du rel invisible aussi attachante
que celle du visible rel. Sandoz rapetisse trangement le domaine de
l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que cet enrag croit
l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus profond, plus
vari et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les tats de certaines
mes sont plus intressants en eux-mmes que les vnements extrieurs
qui les conditionnent! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait jamais vu que
la surface grossire de la vie et son corce. Je suis charm que le
naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et peut-tre
ncessaire; mais quelle horreur et quel ennui, Dieu juste! s'il n'y
avait plus au monde que des romanciers naturalistes! Dj mme le
naturalisme parat dater, est presque aussi vieux que le romantisme:
tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il n'y a gure
que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en lui, ce n'est
pas son naturalisme, c'est lui-mme.


II.

Ce que je vois de plus clair dans la dclaration de principes un peu
trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire  mettre dans ses romans plus
de vrit qu'on n'avait fait avant lui. Or,  chaque livre nouveau du
puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait russi. N'est-ce pas
M. Zola lui-mme qui, bien inspir ce jour-l, a dit que l'art tait la
ralit vue  travers un temprament? Eh bien, son oeuvre est
assurment de celles o la ralit se trouve le plus profondment
transforme par le temprament de l'artiste. Son observation est souvent
vision; son ralisme, posie sensuelle et sombre. Notez que ce sont l
des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas
toujours ce qu'il croit faire, je m'en rjouis, car ce qu'il fait est
magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un
drame tout moral et tout intime se tourne peu  peu en un pome
symbolique, grandiose et tout matriel.

L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, gnie
novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante,
Christine, qui l'adore et lui est passionnment dvoue. Il l'aime un
temps, puis est repris par la peinture, se dtache de sa compagne, la
fait horriblement souffrir sans le savoir, et, aprs des annes
d'efforts douloureux et d'essais avorts, convaincu enfin et dsespr
de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachev.--Le
milieu o se droule le drame, c'est le monde des artistes (peintres,
sculpteurs, hommes de lettres).--L'poque, c'est la fin du second
empire.

La date mme de l'action nous fait dj souponner que les thories de
Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliques ici que se
l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est
enlev le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un crivain se
soit charg de plus de chanes et enferm dans une prison plus troite
que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les
sujets immdiatement contemporains et n'a dcouvert qu'aprs coup et sur
le tard le plan de _la Comdie humaine_. Mais M. Zola est captif d'une
doctrine, captif d'une poque, captif d'une famille, captif d'un plan.
Il semble que la meilleure condition pour crire des romans vrais, ce
soit de vivre en pleine ralit actuelle et de laisser les sujets vous
venir d'eux-mmes: M. Zola vit depuis des annes loin de Paris, en
ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, n'entend plus
rien. Le monde a chang en seize ans: lui ne bouge; il ne lve plus de
dessus son papier  copie sa face congestionne. Il ne songe mme plus 
regarder par-dessus la haie que font autour de lui les Rougon-Macquart.
Il a sa tche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mne jusqu'au bout
l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.
Il faut qu'il puise toutes les classes, toutes les conditions, toutes
les professions. Aprs les artistes, il fera les paysans; aprs les
paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour documents il n'a (car il
s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second empire) que les souvenirs
et les impressions de sa jeunesse, des impressions ncessairement
incompltes et effaces ou dformes par le temps. Et ce reclus, cet
homme de cabinet qui s'impose des matires  mettre en romans, c'est
lui qui vient nous parler d'observation directe, scientifique, de vrit
intgrale, implacable, et autres rengaines! Je sais bien que, grce 
Dieu, sa puissante imagination vivifie ses vieilles notes et ses
souvenirs dfrachis et qu'il invente terriblement! Alors, qu'il avoue
donc enfin que ses romans, s'ils sont aussi vrais que tant d'autres,
ne le sont gure plus, et que le naturalisme est une bonne plaisanterie;
car ou il n'est rien, ou il est  peu prs aussi vieux que le monde.
Mais M. Zola ne l'avouera jamais; il mourra sans l'avouer.

Pour en revenir  _l'Oeuvre_, si les artistes qu'on nous y montre ont
peut-tre les allures et le langage de ceux du second empire, ils
ressemblent assez peu  ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux
disparus, des types reconstitus. Ils sont, dans leur genre, aussi
loigns de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils
ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maons et
de terrassiers allums. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un
nom de D.... Ils vocifrent, ils gueulent tout le temps. Ils ont une
fausse simplicit, une fausse grossiret, un faux dbraill, une
outrance bte, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent
peinture ou littrature avec les mmes cris, les mmes tapes sur
l'paule, les mmes yeux hors de la tte, et presque le mme style que
les ouvriers zingueurs discutant de leur mtier dans la noce  Coupeau,
ou qu'un garon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant
le comptoir d'un marchand de vin. ...Bongrand l'arrtait par un bouton
de son paletot en lui rptant que cette sacre peinture tait un mtier
du tonnerre de Dieu.--a y est, mon vieux, crve-les tous!... Mais tu
vas te faire assommer.--Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un
chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.--Tiens! le pre
Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-l, avec sa peinture
glaireuse? Eh bien, c'est tout de mme un sacr bonhomme, et je le
trouve trs crne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Aprs a,
entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
de la fripouille. Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton de la
conversation est, dans _l'Oeuvre_, sensiblement le mme que dans
_l'Assommoir_. Et tous ces sauvages qui parlent de conqurir, d'avaler
Paris ont, avec leurs faons de rouliers, des trsors inous de candeur.
D'o sortent-ils? O M. Zola les a-t-il rencontrs? Je le prviens que
ce n'est plus cela du tout, les peintres d' prsent. Son roman est d'un
homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans.
C'tait ainsi autrefois?  la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes
des anciens temps. Il fait presque des romans historiques--tout comme
Walter Scott,  honte!

Ainsi l'observation directe et rcente des milieux fait videmment
dfaut dans _l'Oeuvre_. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas
davantage l'observation des mouvements de l'me, l'odieuse psychologie.
Pourtant la souffrance d'un artiste ingal  son rve, la souffrance
d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui
devient tranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de
deux tres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste,  se reprocher
l'un  l'autre..., ce sont l des douleurs d'une espce rare et
dlicate, des nuances de sentiments dont la notation et t des plus
intressantes. Songez un peu  ce que ft devenu un sujet pareil entre
les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout
au moins l'auteur et-il pu marquer avec plus de finesse les progrs du
dtachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de
l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont
raconte, avec un dnouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue
son compagnon; mais voyez, dans _Manette_ et dans _Charles Demailly_,
combien les tapes sont nombreuses et comment est gradue l'histoire du
supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans
_l'Oeuvre_. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par son
art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles de ce
dtachement: le jour de leur mariage (il y a des annes qu'ils sont
ensemble), il ne songe pas  la traiter en marie; il se laisse
entraner chez Irma Bcot; il fait poser Christine pour son grand
tableau et oublie de l'embrasser aprs la pose. Voil toutes les tapes.
Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un mnage d'ouvriers
et si la cause du mal tait le jeu ou la boisson. Christine et Claude
sont bien des bonshommes physiologiques et ne sont que cela. Ici
encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.

Car voici clater le gnie particulier de M. mile Zola, le don de la
vision concrte et dmesure, le don de l'outrance expressive et
l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matrialise et
s'exagre. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet:
c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbcile. Son impuissance est
surtout physique. Il s'nervait, ne voyait plus, n'excutait plus, en
arrivait  une vritable paralysie de la volont. taient-ce donc ses
yeux, taient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le
progrs des lsions anciennes qui l'avait inquit dj? Au reste,
presque tous les artistes et les littrateurs ont, dans ce livre, des
attitudes tordues ou crases d'athltes, de cariatides, de damns de
Michel-Ange. L'effort de la production devient une espce de lutte 
main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue.
C'est un caleon que l'Idal propose  ces hercules et qu'ils
ramassent en faisant des effets de muscles.--Claude Lantier n'est pas
seulement un artiste contest et poursuivi par la malchance: c'est un
martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs 
ct de lui. Il n'a pas mme un jour de consolation, d'espoir, de
demi-russite. M. Zola l'crase sous une impuissance absolue et sous un
malheur absolu.--Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste
amoureux de son art: c'est un possd de la peinture, un fou, un
dmoniaque en qui la passion unique a touff tout sentiment humain. Il
torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau  la main, est hant de
l'image de la chair, renonce  celle de Christine, ce qui est assez peu
croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais pre. Il a des brutalits
atroces. Ah! ma chre, dit-il  Christine, tu n'es plus comme l-bas,
quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drle, tu as eu la
poitrine mre de bonne heure... Non, dcidment, je ne puis rien faire
avec a... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir
d'enfants.--Son enfant mort, il n'a rien de plus press que de faire le
portrait du pauvre petit hydrocphale, ce qui est bien, et de le
prsenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est  ce point le
Rat, l'Impuissant, le Possd, le Pas-de-Chance, qu'il en devient
monstrueux et que nous sommes enchants de voir se pendre enfin cet
Arpin-Promthe de la peinture impressionniste.--De mme, pour que
Christine soit bien compltement la victime de cette victime, pour
quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera
mauvaise mre, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera
d'tre frustre des embrassements de Claude.

Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son hros un peintre?
C'est sans doute que la peinture l'a toujours intress et que les
thories, les vues, les pressentiments des peintres du plein air
valaient la peine d'tre exprims dans un roman. Mais c'est surtout que
le mtier de son hros permettait  M. Zola de rendre sensible aux yeux
le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de Claude et
de Christine pouvait ainsi revtir une forme concrte. La cruelle
matresse du mari et l'ennemie mortelle de l'pouse, c'est une femme,
c'est cette femme nue que Claude s'obstine  dresser au milieu de sa
toile, en plein paysage parisien. Double duel  mort entre le peintre et
cette image qui rsiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il la
voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, d'autre
part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est vraiment une
tragdie  trois personnages, celui qui s'tale sur la toile vivant
d'une vie aussi relle que les deux autres.  un moment, Claude enfonce
un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on ferait  une femme
mchante. C'est avec sa seule nudit que Christine lutte contre
l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous vous rappelez
la dernire scne de ce drame charnel. Claude, cette nuit-l, a pass
une heure  regarder l'eau du haut du pont des Saints-Pres; il est
enfin rentr; mais,  peine couch, il s'est chapp du lit. Christine
le trouve dans l'atelier, au haut de son chelle, une bougie au poing
s'acharnant comme un alin sur son grand tableau. Et, sous sa main
fivreuse, le ventre de la femme devient un astre, clatant de jaune et
de rouge purs, splendide et hors de la vie... Elle semble faite de
mtaux, de gemmes et de marbres... comme l'idole d'une religion
inconnue. Oh! viens! viens! dit Christine. Et lui: Non, je veux
peindre, j'appartiens  l'art, au dieu farouche: qu'il fasse de moi ce
qu'il voudra!--Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les
femmes que tu aimes. Et Christine s'enlace  lui, s'crase contre lui,
l'emporte comme une proie... Elle le force  blasphmer. Dis que la
peinture est imbcile.--La peinture est imbcile. Mais bientt, quand
Christine est endormie, une voix appelle Claude. C'est elle, la femme
mystrieuse et terrible, la sirne au ventre de joyaux. Elle l'appelle
trois fois; Oui, oui, j'y vais. Et Christine,  l'aube le trouve pendu
devant l'idole, devant l'ennemie, comme un amant dsespr qui s'est tu
aux pieds de sa matresse.

Les dernires pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de
pluie, dans le misrable cimetire neuf, pel, lpreux, avec des
terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on
enterre Claude, on brle, dans un coin, un tas de vieilles bires
pourries. Et la lamentation de Sandoz s'lve; car l'artiste triomphant
est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son oeuvre, il doute
de tout, et le livre finit par un chant de dsespoir. Ce roman de
l'artiste est aussi funbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier
ou du mineur.

C'est donc toujours la mme chose, et je ne m'en plains pas. Vous
trouverez l des figures de second plan ptries d'un pouce puissant:
Chne, Mahoudeau, Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux personnages
qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une crature en qui
clate et s'panouit la bestialit humaine, une mouquette: Mathilde,
l'herboriste; et une crature qui reprsente la souffrance immrite: le
petit Jacques. Vous trouverez mme des pages apaises et presque
gracieuses: Christine recueillie, par une nuit d'orage, dans l'atelier
de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise du mnage de Sandoz.
Vous trouverez aussi deux ou trois scnes qui ne sont peut-tre que
mlancoliques: celle o Dubuche, l'homme qui a fait un riche mariage,
passe sa journe, dans le morne chteau o il est mpris des valets, 
envelopper de couvertures et  suspendre  un petit trapze ses deux
petits enfants rachitiques, et le dner o le brave Sandoz a le
sentiment amer de la dispersion et de la mort des amitis de jeunesse...

Mais plutt vous trouverez, presque  chaque page, une tristesse
affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal.
Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extrieur du drame humain. Il
y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser  la fresque du
_Jugement dernier_. J'attends avec impatience son prochain cauchemar.
S'il ne sort de Mdan, il finira par des livres d'un naturalisme
apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, tre fort beaux.


LE RVE.

Ce que je vais vous raconter est tir des _Rougon-Macquart_, histoire
naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.

Il y avait une fois une petite fille qui tait trs belle et trs
bonne et qui  cause de cela s'appelait Anglique.

Anglique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige,
elle avait t recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient
Hubert et Hubertine.

Hubert et Hubertine taient chasubliers, c'est--dire qu'ils faisaient
des chasubles pour les messieurs prtres, et aussi des chapes, des
toles et des bannires.

Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas
s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopt la petite
Anglique.

Hubert et Hubertine habitaient une maison trs vieille, tout contre la
cathdrale.

Anglique voyait donc la cathdrale de sa fentre et cela l'amusait
beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui reprsentait saint
Georges.

Il y avait aussi prs de la maison un grand champ, qui s'appelait le
Clos-Marie, travers par une petite rivire, qui s'appelait la
Chevrotte.

Et Anglique aimait beaucoup  se promener au bord de la Chevrotte.

Anglique lisait souvent la _Vie des saints_, et les miracles la
ravissaient, mais ne l'tonnaient point.

Elle tait persuade qu'elle pouserait un jour un prince.

Un jour, en faisant scher du linge au bord de la Chevrotte, elle
rencontra un peintre-verrier qui tait beau, beau, beau.

Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit  l'aimer, car il
ressemblait au saint Georges du vitrail.

Or, a n'tait pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur
l'vque.

Parce que monseigneur, avant d'tre vque, avait t mari et avait eu
un fils.

Or, ce beau jeune homme s'appelait Flicien XIV, et il tait prince, et
il tait riche, riche, riche. Il avait peut-tre bien cinquante
millions.

Et, comme Anglique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'pouser,
quoiqu'elle ne ft qu'une petite fille trs pauvre et sans parents.

Et Flicien aussi aurait bien voulu tre le mari d'Anglique; mais
monseigneur l'vque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.

Un jour Anglique alla  la cathdrale, et elle se cacha dans un petit
coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se jeta  ses
pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce mariage.

Mais monseigneur, qui tait trs svre et qui avait un grand nez,
rpondit: Jamais!

Et Anglique fut trs malheureuse.

Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Flicien ne l'aimait plus, et
qu'il allait pouser une belle demoiselle des environs.

Et ils dirent  Flicien qu'Anglique l'avait oubli, et ils le
prirent de ne plus venir la voir.

Et Anglique fut malade, trs malade.

Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut
piti d'elle et vint lui-mme lui donner l'extrme-onction.

Et monseigneur promit que, si elle gurissait, il lui donnerait son
fils.

Anglique gurit, et elle pousa le prince Flicien XIV.

Mais le jour mme de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle
mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.

Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M.
Zola, ayant cont tant de contes noirs, avait bien le droit d'crire un
conte bleu. Seulement il fallait l'crire comme un conte bleu.

Oserai-je dire que ce n'est pas prcisment ce qu'a fait M. mile Zola?
Au reste, le pouvait-il faire? Et mritait-il de le pouvoir? Et-il t
d'un bon exemple que Dieu permt  l'auteur de _Pot-Bouille_ et de
_Nana_ de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux
avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste.
Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le _Rve_, et vous verrez que ce conte
ingnu sue l'impuret (parfaitement!) et que cette histoire irrelle est
crite dans le mme style opaque et puissamment matriel et avec, les
mmes procds de composition et de dveloppement que la _Terre_ ou
_l'Assommoir_. L'effet est ahurissant.

D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu  bien marquer que
ce conte bleu est un pisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est
cru oblig de rattacher sa petite vierge  cette horrible famille par
quelque lien de parent. Or, devinez, je vous prie, quelle mre il est
all lui choisir? L'immonde Sidonie de la _Cure_, l'entremetteuse du
mariage de Rene et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va  Paris,  la
recherche des parents d'Anglique. Il dcouvre Sidonie dans un petit
entresol du faubourg Poissonnire, o, sous prtexte de vendre des
dentelles, elle vendait de tout. Il entrevoit une femme maigre,
blafarde, sans ge et sans sexe, vtue d'une robe noire lime, tache
de toutes sortes de trafics louches. Je sais que ce n'est rien, que
cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre
sans qu'il y paraisse; mais, enfin, voquer cette Macette dans un conte
bleu et qu'on dclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une
singulire aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas
avoir dress pour rien l'arbre gnalogique de ses Rougon-Macquart,
n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?

Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique!
L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Anglique est sage,
c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit  l'ombre d'une
vieille cathdrale, mais que, dans d'autres conditions, elle et pu
aussi bien tre Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses
racines et le mysticisme d'Anglique n'est qu'une forme accidentelle de
la nvrose Macquart. Il tait sans doute trs important de nous le
rappeler!... Par les nuits chaudes, Anglique, ne sachant ce qu'elle a,
saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce
sont les dsirs insconcients... (page 93), la fivre anxieuse de sa
pubert. Elle devine Flicien ignorant de tout, comme elle, avec _la
passion gourmande de mordre  la vie_. Elle te ses bas, devant
Flicien, d'une main vive (page 124). Et elle s'enfuit, dans sa peur
de l'amant. (Partout ailleurs M. Zola et dit: la peur du mle; c'est
tout ce qu'il y a de chang ici.) Et encore (page 164): Elle se
donnait, dans un don de toute sa personne. (Se donner dans un don,
gotez-vous beaucoup ce plonasme?) C'tait une flamme hrditaire
rallume en elle. Ses mains ttonnantes treignaient le vide, sa tte
trop lourde pliait sur sa nuque dlicate. S'il avait tendu les bras,
elle y serait tombe, ignorant tout, cdant  la pousse de ses veines,
n'ayant que le besoin de se fondre en lui. Ou bien (243): Un flot de
sang montait, l'tourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et
sa passion, _toute  l'inconnu violent de son origine_. Ou bien (page
261): Elle triomphait, _dans une flambe de tous les feux hrditaires_
que l'on croyait morts. Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup
de temprament! Quel drle de conte bleu!

Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se
lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages,
l'auteur nous fait entendre dlicatement que a n'est vraiment pas leur
faute... C'tait le mois o ils avaient perdu leur enfant; et chaque
anne,  cette date, ramenait chez eux les mmes dsirs... lui tremblant
 ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour
sortait du silence de leur chambre, se dgageait de leur personne (page
143). Ou bien (page 167): Et Hubertine tait trs belle encore, vtue
d'un simple peignoir, avec ses cheveux nous  la hte; _et elle
semblait trs lasse_, heureuse et dsespre... trange ide d'avoir
entr'ouvert cette alcve de quadragnaires au fond de cette idylle
enfantine!

Et, pendant ce temps-l, monseigneur l'vque de Beaumont, qui a quelque
soixante ans, tourment dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il
a adore, passe les nuits  se tordre sur son prie-Dieu avec un rle
affreux... dont la violence, touffe par les tentures, effraye
l'vch. Et, quand Anglique se jette  genoux devant lui, il est trs
frapp de la grce de sa nuque, et de son odeur. ... Ah! cette odeur de
jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ploye devant lui! L, il retrouvait
les petits cheveux blonds si follement baiss autrefois. Celle dont le
souvenir le torturait aprs vingt ans de pnitence avait cette jeunesse
odorante... (page 227). Et plus loin (page 278): Sans qu'il se
l'avout, elle l'avait touch dans la cathdrale, la petite brodeuse...
avec sa nuque frache, sentant bon la jeunesse... Ah! ce n'est pas pour
rien que cet vque a un grand nez,--pieusement mentionn chaque fois
que l'aristocratique prlat apparat dans cette histoire.

Vous ne vous mprenez point sur ma pense, n'est-ce pas? Tous les
passages que j'ai cits sont fort convenables, et il faut reconnatre
que M. Zola s'est appliqu  crire chastement. Il n'en est pas moins
vrai que, malgr ses efforts, la proccupation de la chair est
peut-tre,  qui sait lire, aussi sensible dans le _Rve_ que dans ses
autres romans. La caque sent toujours le hareng.  moins que ce ne soit
moi qui, hant par le souvenir de cette immense priape des
_Rougon-Macquart_, respire, dans le _Rve_, des parfums qui n'y sont
pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-mme.

Ce conte bleu physiologique est par surcrot un conte bleu naturaliste.
Il fallait des documents, il y en a,--par grands tas. Outre un
sommaire presque complet de la _Lgende dore_, que M. Zola a lue tout
exprs, il a vers, ple-mle, tout au travers du rcit des irrelles
amours de Flicien et d'Anglique, un _Manuel du chasublier_. Il y a des
numrations d'outils qui tmoignent  la fois d'une rudition et d'un
scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau:
Hubert avait pos les deux ensubles sur la chanlatte et sur le trteau,
bien en face, de faon  placer de droit fil la soie cramoisie de la
chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait
les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc. Mais il y a
peut-tre mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Anglique qui est
une enfant trouve, il va consulter le juge de paix. M. Grandsire lui
suggra l'expdient de la tutelle officieuse: tout individu, g de plus
de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans,
etc.. Il fut convenu qu'ils confreraient ensuite l'adoption  leur
pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport
avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enqute,
etc... Dans un conte bleu! Dans une histoire  peu prs aussi relle
que celle de _Peau-d'ne_ ou de _Cendrillon_! N'est-ce pas  hurler?

Enfin ce conte, qui, tout en tant bleu, reste physiologique et
documentaire, est aussi romantique et pique. Il est romantique par le
style, par l'enflure gnrale. Joignez ceci qu'Anglique vit de la vie
de l'antique cathdrale, un peu comme Quasimodo dans _Notre-Dame de
Paris_. Cette pntration de l'me de la jeune fille par la paix, la
beaut, la majest de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est
d'ailleurs fort bien exprime. Il y a, l-dessus, toute une srie de
morceaux d'une posie ou, mieux, d'une rhtorique abondante et
robuste. Et le rcit est pique, si l'on peut dire (comme tout ce qui
sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'normit et
la simplicit de la plupart des personnages,--enfin par le retour
rgulier de sortes de refrains, de _leit motiv_: descriptions de la
cathdrale et du Clos-Marie  toutes les heures du jour et dans les
principales circonstances de la vie d'Anglique; numrations des
vierges du portail de Sainte-Agns, et discours qu'elles tiennent  la
jeune fille, selon les cas; numrations des anctres de Flicien de
Hautecoeur et de ses aeules, les _mortes heureuses_; numrations
d'outils de chasublier; douleur secrte d'Hubert et d'Hubertine;
longueur du cou d'Anglique; nez de monseigneur, etc.

 signaler l'emploi de plus en plus frquent des deux adverbes
_justement_ et _mme_ commenant les phrases, et l'abus de certaines
constructions que je dfinirais si cela en valait la peine. Une
expression nouvelle qui revient une centaine de fois: _ son entour_,
pour _autour d'elle_ ou _de lui_. Je m'explique mal la tendresse de M.
Zola pour cet inutile provincialisme.

Vous pensez bien que je ne reproche point  M. Zola ses procds de
composition et d'criture. Ce sont les mmes qui contribuent  la beaut
de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'talent davantage d'un
roman  l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et
surtout ils convenaient aussi mal que possible  un sujet comme celui du
_Rve_. Toute la grce de la nave historiette disparat. On n'a jamais
vu fantaisie massive  ce point. C'est un conte bleu bti en gros
moellons. Il est vrai qu'il redevient intressant par l'normit de
cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait
mortellement ennuyeux.

La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, mme la _Terre_. Au moins la
_Terre_, c'tait franc et c'tait harmonieux... Il faut que M. Zola en
prenne son parti: il ne peut pas tre  la fois Zola et autre chose que
Zola... Il lui restera toujours d'avoir crit la _Conqute de Plassans_,
l'_Assommoir_ et _Germinal_, d'avoir puissamment exprim les instincts,
les misres, les ordures et la vie extrieure de la basse humanit.
Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les
petites bergres, les petites saintes, les princes charmants, les jolis
riens du rve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite
fille de dix ans et beaucoup mieux racont que lui (qui a pourtant du
gnie) l'histoire d'Anglique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie--et
du mois de Marie. Ce monsieur qui a crit de si vilaines choses, ma
chre! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agns...
Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles,
dans l'intrt de son talent et peut-tre, je suis affreusement sincre,
pour notre plaisir.




PAUL BOURGET

TUDES ET PORTRAITS.


M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'_tudes et portraits_,
avec ces sous-titres: _Portraits d'crivains_, _Notes d'esthtique_,
_tudes anglaises_, _Fantaisies_.

Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter
quelque chose  ce que j'ai dit ici mme.[12] Mais j'ai relu avec un
plaisir profond les notes sur l'le de Wight, sur l'Irlande et l'cosse,
sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est  la fois
substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait
sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rveur. Tout dtail
extrieur lui est un signe d'une kyrielle de choses caches. Il va aux
ides gnrales avec aisance et allgresse, ainsi que la chvre au
cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter
continuellement d'un groupe de faits  un autre groupe, il arrive en un
rien de temps au fin fond des choses et  des questions comme celle-ci:
L'univers existe-t-il en dehors de nous? ou bien: Pourquoi cet
univers et non pas un autre?, il s'ensuit que sa philosophie aboutit
volontiers au songe. Cela est peut-tre invitable. Quand on a bien
raisonn sur les accidents, qu'on a essay de les rattacher  leurs
causes et de parcourir toute la srie des phnomnes en les faisant
rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de
mystre et d'inconnu dans la conception gnrale  laquelle on arrive
que dans l'humble sensation de laquelle on tait parti; et ainsi la
rverie est  la fin de la contemplation de ce monde, comme elle tait
au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les
vrais potes.

         [Note 12: Cf. _Les Contemporains_, III.]

Rsumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les
vrifier, cela m'est tout  fait impossible. Je ne sais pas l'anglais,
et je ne suis jamais all en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur
des impressions. Je les dirai nanmoins. Il me semble que je puis ici
parler de moi-mme sans manquer  la modestie, puisque mon cas est
videmment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.

Mais au fait, d'ignorer compltement la langue de Shakespeare et de
n'avoir jamais pass le dtroit, est-ce bien une raison pour ne point
connatre l'Angleterre? J'ai lu--dans des traductions--un peu de leur
littrature de tous les temps, de Chaucer  George Elliot. J'ai connu
quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, o ils se conduisent en hommes
libres qui usent de tous leurs droits et o leurs faons manquent un
peu de grce et de moelleux. J'ai lu les _Notes sur l'Angleterre_ de M.
Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les _tudes anglaises_ de
M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont
imprimes dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais,
aprs tout, de mme race et de mme culture. Que m'apprendrait de plus,
je vous prie, un voyage ou mme un sjour  Londres ou au bord des lacs
d'cosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de
voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul
besoin d'y aller. Croyez que je vous parle trs srieusement.

La voici en quelques lignes, mon Angleterre.

Axiome essentiel, tout gonfl d'innombrables consquences:--Tout ce qui
se fait en Angleterre est, d'une faon gnrale, exactement le
_contraire_ de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus
vaste abme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la
Chine; car la Chine, c'est seulement _autre chose_.

Principaux signes caractristiques: race sanguine, rosbif, gin, th,
orgueil insulaire, sport, canotage, _lawn-tennis_, la plus puissante
aristocratie du monde, _keepseakes_, _home_, parlementarisme, loyalisme,
politique froce, respect du pass, esthtes, sentiment religieux,
bible, arme du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.;

Pays des antithses. Antithses tranges et profondes, plus profondes
qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontres:

Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de
gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs
et de pturages;

Entre le pass et le prsent, qui partout se ctoient, dans les
institutions, dans les moeurs, dans les difices;

Entre la richesse formidable et l'pouvantable misre;

Entre le sentiment inn du respect et l'attachement inn  la libert
individuelle;

Entre la beaut des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;

Entre l'austrit puritaine et la brutalit des tempraments;

Entre le don du rve et le sens pratique, l'pret au travail et au
gain;

Entre les masques et les visages, etc.

Pays des _bars_, des _cars_, des _outsiders-coachs_ et des
_bow-windows_. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays o la rencontre
d'une jeune fille des rues, fait dborder du coeur corrompu d'un
Parisien des effusions comme celle-ci: O vas-tu, _girl_ Anglaise de
dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point
effronte, point brutale, et  celui qui te renvoie moins durement que
les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout 
l'heure, je pourrai te voir debout auprs du comptoir d'un bar, au
milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en
haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naf tandis que tu
videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le
trottoir de plus en plus vide. O t'en vas-tu, petite _girl_?

Vous voyez bien que je connais l'me de l'Angleterre! Et quant  ses
paysages, aprs avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les
connais aussi. Je les vois trs nettement. Et je les vois plus beaux
qu'ils ne sont,--si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop
peur d'un mcompte.

Il y a un passage du saint auteur de l'_Imitation_ que je cite souvent,
parce qu'il me console de mon ignorance de sdentaire, parce qu'il
m'empche d'tre dvor de la plus noire envie quand je pense  ceux qui
ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de
_Cruelle nigme_. Car il est inou, ce Bourget. Jamais  Paris! Tout le
temps  Oxford ou  Florence, quand il n'est pas  Grenade ou 
Slinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui,
et non pas Jean Richepin!

Voici donc ce passage de l'_Imitation_. Il est dans cet admirable
chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: Que pouvez-vous
voir ailleurs que vous ne voyiez o vous tes? Voil le ciel, la terre,
les lments. Or c'est d'eux que tout est fait. O que vous alliez, que
verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-tre vous
rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes
choses  la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?

Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font
sentir l'inutilit des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est
arriv qu'une fois de me dplacer notablement pour aller voir un paysage
original: celui de Boghari en Algrie, si vous voulez le savoir. J'en
avais lu la description dans Eugne Fromentin. J'ai voulu vrifier.
Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit
quelquefois des singes en traversant le dfil de la Chiffa; mais
l'auteur de l'_Imitation_ me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement
semblables  ceux du Jardin des Plantes. On arrive  la nuit. On couche
dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux
luisants de faence, o se tasse la petite ville arabe. J'prouvai si
douloureusement cette nuit-l l'angoisse absurde, mystrieuse, d'tre si
loin de chez moi, sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des
gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait
comme le mien, que je sortis par la fentre pour attendre la diligence
qui repartait  trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et
j'prouvais un dsir fou de m'en aller. Mais la diligence n'tait pas
encore l... Je sentais autour de moi la solitude dmesure. J'entendais
dans le lointain des aboiements pouvantables, et je vis dvaler du haut
de la colline fauve,  grandes enjambes, des formes blanches... J'eus
peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fentre. Le
lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Nals, Bougzoul,
le dsert; je fis un trs mauvais djeuner sous la tente, chez le cad
des Ouled-Anteurs, je crois, prs d'une colline couleur de cuir
frachement tann, tache de lentisques, et o il y avait des aigles.
Puis, comme c'tait un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures
de cheval, je restai en arrire, je m'garai compltement dans une
vilaine et interminable fort de chnes-lige, et, c'est par miracle que
je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour o
j'hsitai longtemps. J'tais persuad que je prenais le mauvais chemin.
Je le suivis tout de mme, convaincu que, si je prenais l'autre, ce
serait celui-l le mauvais. Et le mauvais chemin, c'tait toute la nuit
passe dehors. Notez qu'il pleuvait  torrents dans ce pays o il ne
pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figur depuis que
j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en
coupant mon rcit dcris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je
rentre en moi-mme et que je tche d'tre sincre, je sens trs bien
que, ce coin du Sahara, c'est  travers le livre de Fromentin que je le
revois, non  travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage _n'a
rien ajout_  la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont,
sans le savoir, conform la ralit  cette vision.

Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra
comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habit toute une plante,
tandis que je n'aurai t l'habitant que d'une ville, ou tout au plus
d'une province. Je suis revenu de ce sentiment draisonnable. Qu'importe
que je n'aie point parcouru toute la plante Terre, puisqu'en tout cas,
je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les plantes et les toiles?...
Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bord
de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du
monde, car je l'aime et il me connat. Cela me suffit.  quoi bon aller
chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, mme
imagins d'aprs les livres, c'est--dire plus beaux qu'ils ne sont, me
font moins de plaisir que celui-l?

Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose l aux belles curiosits
sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un
instinct, un instinct trs humble et trs peuple. Mais c'est dans ces
instincts-l que gisent les grandes nergies humaines. S'il faut tout
dire, cet attachement troit et aveugle  la terre natale, cette
incuriosit de paysan, me font considrer avec un peu d'tonnement
l'extraordinaire prdilection de M. Paul Bourget pour les Anglais.
Dcidment, il les aime trop. Oh! je m'explique trs bien cette
tendresse. M. Paul Bourget est pris  la fois par ce qu'il y a de plus
noble en lui--et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le
peuple le plus _srieux_ d'allures, le plus proccup de morale,--et
aussi comme celui qui a le plus compltement ralis son rve de la vie
lgante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y rflchis, trop de
choses me dplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus
rapace et le plus goste du monde; celui o le partage des biens est le
plus effroyablement ingal, et dont l'tat social est le plus loign de
l'esprit de l'vangile, de cet vangile qu'il professe si haut; celui
chez qui l'abme est le plus profond entre la foi et les actes; le
peuple protestant par excellence, c'est--dire le plus entt de ce
mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent
pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte
fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme
ou dans notre incroyance, dans nos moeurs, dans nos institutions, mme
dans notre cabotinage ou dans nos folies rvolutionnaires. Surtout nous
n'avons pas cette duret et cet affreux orgueil. Le Franais qui met le
pied dans Londres sent peser sur lui le mpris de tout ce peuple. Ce
mpris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous
traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en change de tant de
ddain, c'est vraiment trop d'humilit ou trop de dtachement. Ce n'est
pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur
eux-mmes et nous observent d'un oeil haineux, ce n'est pas le moment de
nous piquer de leur rendre justice, ni de nous pancher sur eux en
considrations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par
mon esprit ou mon coeur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanit de
comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanit-l.
Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins
pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.




JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).


Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies--et la plus nouvelle.
La conception du monde et de la vie que se sont forme, il y a trois ou
quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voil que beaucoup
d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement  l'tat de
nos mes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanit a trouv de
mieux. Rien n'en est dmontrable, mais chacune de nos dispositions
d'esprit y trouve son compte. Cette ide que nous sommes des parcelles
de Dieu,--qui est le monde,--et qui n'est qu'un rve,--on en tire tout
ce qu'on veut. Elle produit et justifie  la fois l'inertie voluptueuse,
la charit, le dtachement,--mme l'hrosme par la conscience de notre
solidarit profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux
fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pense. Tout
cela, je ne sais comment.

D'autres potes contemporains ont t bouddhistes  leurs heures,
notamment M. Leconte de Lisle. L'originalit de Jean Lahor, c'est qu'il
est bouddhiste avec une sincrit vidente, aussi naturellement qu'il
respire. Outre les beauts de forme et de dtail, son livre[13] a donc
une beaut d'ensemble, qui provient de la continuit d'une mme
inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irrprochable unit. On y
voit clairement de quelles faons la philosophie du divin akia-Mouni
peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours:
sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral.

         [Note 13: _L'Illusion_, par Jean Lahor.--Lemerre.]

Si l'imagination potique consiste essentiellement  dcouvrir et 
exprimer les rapports et les correspondances secrtes entre les choses,
on peut dire que le panthisme est la posie mme, puisqu'il tablit
l'universelle parent des tres. Et ainsi, toutes les impressions
particulires que nous donnent les objets du monde physique, il les
approfondit et les agrandit aussitt par l'ide toujours prsente que
tout s'enchane et se tient dans le rve ininterrompu de Maa... Les
frontires deviennent indistinctes entre les diffrentes formes de la
vie--vie vgtale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes,
puisque femmes et fleurs sont l'panouissement ingalement complet,  la
surface du monde, de la mme me divine. Chaque image qui nous arrive en
veille d'autres, indfiniment, suscite mme la vision confuse de l'tre
total. La posie panthistique met, si je puis dire, dans chacune de nos
sensations, le ressouvenir de l'univers...

Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de
choisir!

  Les soirs d't, les fleurs ont des langueurs de femmes,
  Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des mes;
  Palpitantes aussi d'extase et de dsir,
  Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir
  De grands yeux fminins attendris par les larmes,
  Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes.
  Les fleurs rvent, les fleurs frissonnent sous la nuit;
  Et, blanches, comme un sein adorable qui luit
  Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte,
  Les roses, du milieu de l'obscurit verte,
  Tandis qu'un rossignol par la lune exalt
  Pour elles chante et meurt sous cette nuit d't,
  Les roses au corps ple, en cartant leurs voiles,
  Folles, semblent s'offrir aux baisers des toiles.

Voil des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui
parle:

  Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur,
  Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Je suis le dieu sans nom aux visages divers,
  Mon me illimite est le palais des tres;
  Je suis le grand aeul qui n'a pas eu d'anctres.
  Dans mon rve ternel flottent sans fin les cieux;
  Je vois natre en mon sein et mourir tous les dieux.
  C'est mon sang qui coula dans la premire aurore...

De mme, l'ide de l'univers sera toujours prsente au pote bouddhiste
quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car
la nature entire lui fournira des images pour exprimer son amour. Il
aimera avec sensualit et langueur: car il ne voudra goter l'amour
qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les
parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mlancolie des soirs
tides. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore
point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rve
des choses. Il aimera avec rsignation: car il sait bien que ce n'est en
effet qu'un rve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est
insparable de la mort, parce que la mort est insparable de la vie...

Et maintenant lisez les _Chants de l'Amour et de la Mort_:

  Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs
  Souffrantes, qui mourraient ples sur ton corps ple.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          Tu fermes les yeux, en penchant
          Ta tte sur mon sein qui tremble:
          Oh! les doux abmes du chant
          O nos deux coeurs roulent ensemble!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Notre rve avait fait la beaut de ces choses...
  Tout ce qui ce soir-l nous fit ivres et fous
  tait cr par nous et n'existait qu'en nous...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          Enlace au corps d'une femme,
          Comme l'amant de Rimini,
          Tournoie un instant,  mon me,
          Dans le tourbillon infini!

Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume  la pense souffrante...
Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rve et vanit! Si
tout n'tait pas vanit, c'est alors que nous serions vraiment 
plaindre. Ne pas tre beau, ne pas avoir de gnie, ne pas tre
tout-puissant, ne pas tre dieu... rien ne serait plus triste que cette
mesquine et misrable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a
que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y
a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir  tre ternel. Mais nous,
les accidents, flicitons-nous d'tre phmres et, par suite, de ne pas
tre bien srieusement rels. Ah! le sentiment de la vanit de toutes
choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie,
pour toutes les vipres qui grouillent dans notre coeur quand nous n'y
prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'tre rien, puisque les
autres tres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la
vie, ce court voyage  travers les apparences! et comme cela fait
accepter la mort!

  ..... Plonge sans peur dans le gouffre bant,
  Ainsi que l'pervier plongeant dans la tempte:
  Car tout ce rve une heure a pass dans ta tte:
  Tu fus la goutte d'eau qui reflte les cieux,
  Et l'univers entier est entr dans tes yeux:
  Et bnis donc Allah, qui t'a pendant cette heure
  Laiss comme un oiseau traverser sa demeure.

Et encore:

  Pre, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;
  Et, si je participe  ta vie ternelle,
  Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau
  Que la mer porte et berce inconsciente en elle.

Mais ce n'est pas tout: car les ides gnrales ont ceci de prcieux,
d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui
nous incline au plus suave nihilisme, mne aussi au stocisme moral.
C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que
la force, quelle qu'elle soit, par o l'univers se dveloppe, lui est
intrieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprme de
ce dveloppement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son pome de
la _Justice_, ce long effort d'o nous sommes sortis constitue notre
dignit. La conserver et l'accrotre et affirmer que nous le
devons--l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout
est vain), c'est l proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer.
Lisez l'admirable pome intitul _Rminiscence_:

  Certains soirs, en errant dans les forts natales,
  Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois;
  Quand, la nuit grandissant les formes vgtales,
  Sauvage, hallucin, je rampais sous les bois.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Quand mon esprit aspire  la pleine lumire,
  Je sens tout un pass qui le tient enchan;
  Je sens rouler en moi l'obscurit premire:
  La terre tait si sombre, aux temps o je suis n!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et je voudrais pourtant t'affranchir,  mon me,
  Des liens d'un pass qui ne veut pas mourir...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde
  De rves, de pensers, de souvenirs confus,
  Me rappelant ainsi ma naissance profonde,
  Et l'ombre d'o je sors, et le peu que je fus.

Et ce cri vers Dieu:

  Tout affam d'amour, de justice et de bien,
  Je m'tonne parfois qu'un idal se lve
  Plus grand dans ma pense et plus pur que le tien!
  --Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rve?

Et cette exhortation  l'homme:

  Que les pouvoirs obscurs d'un monde lmentaire
  Connaissent grce  toi le rythme harmonieux;
  Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire,
  Garde au moins les vertus que tu prtas aux dieux!

Et toute la dernire pice, _Vers dors_:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Sois pur, le reste est vain, et la beaut suprme,
  Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps:
  La statue idale, elle dort en toi-mme;
  L'oeuvre d'art la plus haute est la vertu des forts.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  De ton me l'ennui mortel faisait sa proie,
  tant le chtiment de l'incessant dsir;
  Du fier renoncement de ton me  la joie
  Gote la joie austre et le sombre plaisir...

Je n'ai voulu que dgager, tant bien que mal, le fond et la substance
mme des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualit rare.
L'_Illusion_ est un fort beau livre, plein de tristesse et de srnit.
Il charme, il apaise, il fortifie. Aprs l'avoir relu, je le mets
dcidment  l'un des meilleurs endroits de ma bibliothque, non loin de
l'_Imitation_, des _Penses_ de Marc-Aurle, de la _Vie intrieure_ et
des _preuves_ de Sully-Prudhomme,--dans le coin des sages et des
consolateurs.




GROSCLAUDE


Les _Gaiets de l'anne_ de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que
des bouffonneries improvises sur les vnements, grands ou petits, de
la politique, du thtre, de la littrature et de la rue. Mais ces
bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualit et d'une
invention si spciale, que je ne croirais pas avoir entirement perdu ma
peine si je parvenais  les dfinir et  les caractriser avec quelque
prcision.

         [Note 14: _Les Gaiets de l'anne_, par Grosclaude, 3e
         anne.--Librairie moderne.]

Premire impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement
et avec vidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprme
et savante de ce qu'on a appel la blague. Cela est bien  nous; nous
avons du moins trouv cela, si nous n'avons pas trouv autre chose, et
cela seul nous permettrait de dire que le progrs n'est pas un vain mot.
Car voyez, gotez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui
ressemblt  l'esprit des _Gaiets de l'anne_. Ils ont eu _leur_
comique (qui nous chappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la
blague. Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou
d'un Latin, d'tre mu d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque
je lis mes plus aims contemporains; mais jamais, au grand jamais,
d'clater de rire. MM. Henri Rochefort, mile Bergerat, Alphonse Allais,
tienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquit, et j'ose
dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues prcurseurs:
Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie mthodique du
fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe sicle pour le comique du
vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.

Et maintenant, abordons ces _Gaiets_ avec tout le srieux qui convient.

La bouffonnerie d'tienne Grosclaude, telle que cet esprit minent
l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrvrence universelle.
Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme
absolu.

Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort.
Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la
guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les
pires cruauts de la nature mauvaise, incendies, inondations,
tremblements de terre, catastrophes de toute espce, lui sont matire 
calembours et  coq--l'ne. M. Grosclaude, par exemple, crira avec
srnit:

     Deux de nos assassins les plus en vidence, MM. Rossel et
     Demangeot, viennent de nous donner une de ces dceptions que le
     public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention
     gouvernementale de la dernire heure a provoqu l'ajournement
     illimit de leur excution, qui n'tait pas moins impatiemment
     attendue que celle de _Lohengrin_. La justice des hommes se
     promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre
     qu'au dire des comptes rendus elle prouve chaque fois qu'il lui
     est donn de prsider  une crmonie de cet ordre, et le
     tout-Paris des dernires, friand de tout bruit de coulisse,--et
     notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans
     sa rainure,--retenait dj ses places, etc...

Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un
mauvais coeur. Elles ne sont que la mise en oeuvre momentane,
l'application  un cas particulier, de cette ide qui revient souvent
chez M. Renan et d'autres sages, que le monde n'est peut-tre pas
quelque chose de bien srieux. C'est comme une convention allgeante et
salutaire que l'crivain nous demande d'admettre un instant. Il n'y a
rien... absolument rien... La douleur mme est un pur nant quand elle
est passe... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler
par des assemblages singuliers de mots et d'images... Voil ce que nous
admettons implicitement lorsque nous lisons une page de Grosclaude; et
de l cette impression de dliement, de dtachement heureux, que nous
font souvent prouver ses facties les plus macabres. Le rire dont elles
nous secouent intrieurement est le rire bouddhiste, lequel prcde
immdiatement, dans l'ordre des affranchissements successifs de nos
pauvres mes, la paix du _Nirvna_...

Le second et le troisime caractre de cette gat, c'est l'outrance et
la mthode, portes toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant
et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possde, je crois, au mme
degr que M. Rochefort, le don de dduire les consquences les plus
imprvues d'un fait, et, si je puis dire, de crer dans l'absurde. Mais
peut-tre apporte-t-il  ce genre de dduction une logique plus roide,
plus imperturbable, qui sent mieux son mathmaticien, et un dlire plus
direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies
n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur
dveloppement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zle de
la commission d'incendie, aprs la catastrophe de l'Opra-Comique, a
inspir  M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrt prfectoral vient de
fermer les bains Deligny, attendu que ledit tablissement de bains est
entirement construit en bois, ce qui l'expose d'une faon
particulirement grave aux dangers du feu.... Puis il numre les
conditions auxquelles sera soumise la rouverture de l'tablissement...
Rien n'est oubli; c'est d'une prvoyance d'alin qui aurait beaucoup
d'imagination et qui aurait subi une forte discipline scientifique.

D'autres fois... oh! c'est trs simple, c'est un jeu de mots, un
coq--l'ne, auxquels il applique ce systme de dveloppement. Ou bien
il prend une mtaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience
et une subtilit de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout
le contenu, il la dvide comme un cocon, et ce sont des trouvailles
d'une drlerie presque inquitante... Soit cette figure de rhtorique:
la _maladie_ des billets de banque. Il part l-dessus avec une gravit
de membre de l'Acadmie de mdecine crivant un rapport: Une curieuse
pidmie svit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents
francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frapps d'un vague
discrdit.--Le symptme pathognomonique de la maladie est un
paississement accentu des tissus, avec complication de troubles dans
le filigrane, etc... Ou encore: On vient de dcouvrir l'antisarcine;
comme son nom l'indique, ce mdicament est destin  combattre les
effets du Francisque Sarcey qui svit avec une si cruelle intensit sur
la bourgeoisie moyenne. Et alors il fait l'historique de la dcouverte;
il raconte que les tudes sur le virus sarcyen ont dmontr l'existence
d'un microbe spcial qui a reu le nom de _Bacillus scenafairius_
(bacille de la scne  faire); que les premiers microbes ont t
recueillis dans la bave d'un abonn du _Temps_, un malheureux qui
jetait du Scribe par les narines et dlirait sur des airs du Caveau...
et que son teint blafard (et Fulgence) dsignait clairement comme un
homme pris des choses du thtre; que ces bacilles ont t recueillis,
cultivs dans les bouillons du _Temps_ et de _la France_, etc...

Ce qui double encore l'effet de ces mthodiques extravagances, c'est le
style, qui est d'un srieux, d'une tenue et d'une impersonnalit
effrayantes. C'est un ineffable mlange de la langue de la politique et
de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce
qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude excute depuis
des annes ce tour de force, de ne pas crire une ligne qui ne soit un
clich ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir;
mais lui le veut, et il n'a pas une dfaillance. Ouvrons au hasard:

     Encore un grand nom compromis dans l'affaire des dcorations: il
     s'agit du Panthon,  l'gard duquel le _Temps_ publie de graves
     rvlations sous ce titre  scandale: la dcoration du
     Panthon. Il semblait pourtant que cette haute personnalit ft
      l'abri des soupons, etc...

Et plus loin, aprs avoir rapport un propos de M. Meissonnier:

     Il faudrait n'avoir aucune exprience de ce qui se lit entre les
     lignes d'un journal pour ne pas comprendre que ces rticences
     cachent quelque horrible mystre. Ayons le courage de l'imprimer:
     si, malgr des interventions si puissantes, le Panthon n'est pas
     encore dcor, c'est vraisemblablement qu'il a dans son pass
     quelque tnbreuse histoire qui lui interdit l'accs de toute
     distinction honorifique... Quel est donc ce cadavre? On va
     jusqu' prtendre qu'on en trouverait plusieurs dans le fond de
     sa crypte...

Est-ce assez soutenu? Je me demande en frmissant quel peut bien tre
l'tat d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie  de
pareils exercices. Serait-il capable,  l'heure qu'il est, d'crire
autrement qu'en clichs? Dans quelle langue rdige-t-il sa
correspondance familire? Figurez-vous un homme dont toutes les penses,
mme les plus intimes et les plus personnelles, revtiraient
d'elles-mmes les formes consacres d'une lgance imbcile; qui aurait
volontairement cr et dvelopp en lui cette infirmit et qui serait
dcid  mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprim directement
sa pense...  prodige d'ironie!...

C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien
parlant constamment la langue d'un prsident des quatre classes de
l'Institut un jour de gala, cela me fait la mme espce de plaisir que
les cabrioles d'un clown  favoris et en habit noir, mais un plaisir dix
fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de
celles de la matire. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie
intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts
de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envoles dans
l'absurde, mais comme des perces rgulires, qu'on dirait faites avec
des machines d'ingnieur et des instruments de prcision.

J'ajoute qu'il y a un mystre dans tout cela. Les raisons que j'ai
essay de dmler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me
donne l'norme et placide draison de ces facties; et peut-tre
aurez-vous beaucoup de peine  comprendre mon admiration et  me la
pardonner, et y souponnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en
a point... Je relis l'_interview_ que Grosclaude est all prendre  la
plus ancienne locomotive de France,  l'occasion du cinquantenaire des
chemins de fer, et je n'y rsiste pas plus qu' la premire lecture. La
perception rapide des rapports dmesurment inattendus que l'auteur
tablit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases
idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me dsagrge l'esprit
comme le choc lectrique dsagrge les corps. Pourquoi? L est l'nigme.
Peut-tre prouv-je un plaisir malsain  me sentir violemment introduit
dans une conception du monde analogue  celles que doivent difier les
cerveaux des fous, en restant  peu prs sr de me ressaisir. Il y a
peut-tre du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime  simuler
ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de
terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des
phrases comme celles-ci me dlectent profondment:

     Ce n'est pas sans une respectueuse motion que nous avons t
     admis en prsence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive
     habite un modeste appartement de garon, au cinquime sur la
     cour... Nous sommes immdiatement introduits dans le cabinet de
     toilette de la respectable machine  vapeur, qui est en train de
     se passer un bton de cosmtique sur le tuyau, innocente
     coquetterie de vieillard.

La conversation s'engage. Elle est d'une suprme vraisemblance. C'est un
_interview_ qui ressemble  tous les _interview_ de vieux lutteurs ou
de sommits scientifiques, et bientt l'on ne sait plus au juste s'il
s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le
reporter lui demande son ge et fait cette rflexion aimable que les
locomotives n'ont jamais que l'ge qu'elles paraissent; il l'interroge
sur son hygine: Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la
flanelle? Et enfin:

     --Il va sans dire qu' l'instar de M. Chevreul et de tous nos
     grands macrobites vous usez du caf au lait?

     --Ni caf, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de
     th, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.

     --Cependant vous fumez?

     --C'est ma seule faiblesse.

     --La seule? bien vrai?... Voyons, tout  fait entre nous, vous
     n'avez jamais eu de ces aimables carts qui embellissent
     l'existence d'une locomotive  l'ge des passions?

     --Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu,
     j'ai eu comme les autres mes heures de posie...

     --Vos vapeurs!

Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facties
conduites avec tant de sang-froid une vritable puissance d'invention
charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrter si longtemps. Car
rien n'est indigne d'intrt dans la littrature, rien, si ce n'est le
mdiocre. N'avez-vous pas t frapps, dans les trop nombreuses
citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots
dont elles sont semes et, si je puis dire, de leur caractre de
ncessit? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas
ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvs? Ce
signe est un de ceux auxquels on reconnat les belles oeuvres. Vous
voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on
point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent 
un grand nombre de vaudevilles, tout exprs pour qu'un lecteur malade de
Francisque Sarcey pt tre qualifi de blafard (et Fulgence)? que le
tabac ft invent pour qu'un reporter demandt  une vieille locomotive:
Vous fumez?--et que le mpris s'exprimt par le monosyllabe zut!
pour que Grosclaude inventt une faute d'orthographe, les connaissances
zutiles, qui raille  la fois les dernires rformes de l'enseignement
et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas l comme des
harmonies prtablies? et certains calembours excellents n'auraient-ils
point t prvus par le Dmiurge de toute ternit?  profondeurs!
comme disait Victor Hugo.

Est-il dfendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord
permis aux hommes d'tablir entre les choses et les mots des rapports
constants, universels et publics, a voulu enfouir en mme temps dans les
tnbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et
rjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a
rserv la dcouverte  quelques privilgis du rire et de la fantaisie?
Grosclaude est assurment un de ces hommes.  premire vue, il y a du
hasard dans ses inventions.  force de secouer les mots comme des noix
dans un sac, on amne entre eux d'tranges rencontres, des faons
nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en srs, ces
rencontres, d'o jaillit parfois une pense originale, ne sont aperues
que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent  en dgager de
l'esprit ou mme un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et
cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq--l'ne et
coq--l'ne. L'vangile mme contient un calembour sublime. Un jour, M.
Grosclaude, rien qu'en crivant le contraire de ce que nous eussions
crit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il raconte la
fte des Rois chez M. Grvy, et nous montre M. de Freycinet s'apprtant
 dcouper le gteau: M. de Freycinet, dit-il, avec cette gravit qu'il
apporte _mme aux choses srieuses_... Cette simple phrase,
remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose couramment
admise une pense qui passe elle-mme pour surprenante et profonde, 
savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le plus de
gravit... N'ai-je pas raison de conclure que le dlire de Grosclaude
est le dlire d'un sage?




PRONOSTICS

POUR L'ANNE 1887.


On ne m'y reprendra plus,  dresser des inventaires de fin d'anne. Pour
deux ou trois mots de remerciements, j'ai reu vingt lettres de
rclamations. Il parat que j'ai commis d'normes oublis, et que l'anne
littraire a t bien meilleure et plus fertile en oeuvres originales
que je n'avais cru. Je me rjouis de m'tre tromp si fort. Mon excuse
est dans ma sincrit. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune
recherche bibliographique. J'ai laiss remonter d'eux-mmes dans ma
mmoire les livres dont j'avais reu une impression un peu forte, et je
les ai nots  mesure: voil tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner
pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.

Comme je n'apporte aujourd'hui que des prvisions, j'y pourrais mettre
plus d'assurance. Je voudrais, en effet, aprs avoir dit ce que nous a
donn la littrature pendant la dernire anne, chercher ce qu'elle nous
donnera dans le cours de l'anne qui commence. Or cette entreprise est
infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne le saura que
dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce que j'aurai
prdit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec la mme
scurit que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Nanmoins, par un
excs de timidit et de scrupule, je n'ai point voulu prdire l'avenir
moi-mme, quoique rien ne soit plus ais, et j'ai interrog une
somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que
rsumer ici les rponses.

       *       *       *       *       *

Les littrateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en
1886.

M. mile Zola publiera un roman de sept cents pages intitul _la Terre_.
Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bte, qui sera la
terre; et, sur cette bte, vivront des btes, qui seront les paysans. Il
y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d't et
un paysage d'automne, chacun de vingt  trente pages. Tous les travaux
des champs y seront dcrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera
tout entier.

La seule passion campagnarde tant, comme on sait, l'amour de la terre,
vous prvoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan qui fera le
partage de ses biens  ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il dure trop,
le pousseront dans le feu  la dernire page. Je pense qu'il y aura
aussi une fille-mre qui jettera son petit dans la mare. Et je suis 
peu prs sr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-tre deux, ou
trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera pique
et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et le
roman commencera ainsi:

     Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de
     la terre frachement corche se mlait aux exhalaisons des corps
     en sueur... La grande fille, chatouille par la bonne chaleur,
     riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son
     corsage...--N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?

L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame
philosophique intitul _le Dernier Pape_. Cela se passera au vingtime
sicle. Le pape Pie XI annoncera par une suprme encyclique (_Gaudeamus,
fratres_)  ce qui restera du monde chrtien qu'il remet ses pouvoirs
aux mains de l'Acadmie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu
de la solution oligarchique du problme de l'univers.

 ce moment, l'lite des tres intelligents, matresse des plus
importants secrets de la ralit commencera de gouverner le monde par
les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire rgner,
par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette lite
n'aura pas de femmes; la femme restera la rcompense des humbles, pour
qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce dlicieux rve oligarchique
ralis, les sages ne pourront bientt plus supporter leur propre
sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.

Le dsir de la femme les mordra au coeur; et la femme, introduite dans
la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les
machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces
machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un
beau gchis, et tout sera  recommencer. Et vite il faudra une religion
nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et dclarera
apocryphe l'encyclique _Gaudeamus, fratres_.--Et M. Renan se consolera:
car la raison a le temps pour elle, voil sa force. Elle traversera des
successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont
incalculables...

Et le commencement du drame sera:

_Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics
et les cornues cachent presque entirement les fresques peintes par
Raphal. Il rve et murmure  mi-voix_: Dieu n'tait pas: il est tout
prs d'tre... Mais, qui sait si la vrit n'est pas triste?... Vive
l'ternel!.. L'idal existe... Heureux les simples!...

Ce drame sera expressment crit pour la Comdie-Franaise, et le rle
du Pape sera jou par M. Coquelin an.

                         * * *

Le roman de M. Paul Bourget s'appellera _Pch d'Islande_. Pourquoi? On
ne sait pas. Robert d'Ancelys, fltri par les turpitudes de la vie de
collge, puis rgnr par un crime d'amour, n'aura plus pour principe
d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se
donnera pour mission d'avoir piti des femmes blesses, et surtout
d'tre le dernier amant de celles qui approchent de l'ge o l'on n'en a
plus. Il tendra sa misricorde sur trois femmes  la fois. L'une
demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisime aux
Champs-lyses; et toutes trois ressembleront  des portraits de
Botticelli ou de Lonard de Vinci. Et Robert les consolera
doucement--oh! si doucement!--mais elles voudront tre aimes, non
consoles; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en
mme temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris,
et ce sera trs subtil, et tous les quatre s'crieront: Oh! la cruelle
nigme! Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et
comme une trousse de chirurgien tale; et, dans les appartements et
dans les curies, un grand confort anglais.

Et voici les premires lignes:

     Tous les observateurs ont remarqu ce qu'il y a de troublant,
     d'alliciant et de profondment nostalgique dans le regard des
     femmes qui offrent cette particularit d'avoir des yeux bleus
     avec des cheveux bruns,--surtout quand ces femmes appartiennent 
     une race douloureusement affine par des sicles de vie lgante
     et artificielle. C'est un de ces regards, imprgns d'exquise
     malfaisance, que voilaient,  cette heure crpusculaire qui suit
     le _five o'clock tea_, les longs cils,--ah! si longs!--de la
     comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf,  l'abri
     d'un paravent anglais, etc..

M. Pierre Loti nous donnera _Kouroukakal_. Ce sera le nom d'une jeune
Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des
fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des
martres zibelines et des aurores borales. Au bout de six mois,
l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakal mourra de dsespoir.

Quelques phrases au hasard:

     Un ciel gris-perle avec des matits de cendre  et l et des
     irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier
     allongeait sa tte de jeune chien entre les seins pointus et
     couleur de safran de ma petite amie, et parfois lchait doucement
     ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite
     danseuse que j'avais vue l'autre anne  Yokohama. Et je songeais
     que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakal mourrait
     aussi, et que je mourrais pareillement...

Quant au prochain rcit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de
le prvoir. On sait que l'auteur des _Batailles de la vie_ crit
alternativement un roman de passion et un roman d' tudes sociales.
Les _Dames de Croix-Mort_ appartenant au premier genre, il est vident
que le roman de cette anne rconciliera de nouveau la bourgeoisie et la
noblesse. Mais, attendu que, dans la _Grande Marnire_, c'est une
patricienne qui pouse un ingnieur, ce sera cette fois un patricien qui
pousera la fille d'un vtrinaire. Le livre aura quatre cents ditions.
Et je me dirai une fois de plus: Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon
Dieu! Il faut de ces livres-l, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le
triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers
qui font la mme chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux?
Mystre!

Et ce roman s'appellera _Guy de Valcreux_, et je vais vous en confier
les premires lignes:

     Par une belle matine de printemps, le digne M. Lerond,
     vtrinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la
     route poudreuse qui conduit au chef-lieu du dpartement, berc
     dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument
     Cocote. Tout  coup,  l'un des tournants du chemin, une amazone
      la taille souple,  la lvre ddaigneuse, aux extrmits
     aristocratiques, etc...

Et M. Alphonse Daudet? ai-je demand  la somnambule.--Oh! celui-l se
recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-tre le
mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura
dans son prochain roman un mlange astucieux d'observation aigu
(l'observation aigu, vous savez? c'est sa profession) et de larmes
faciles,  la Tartarin. Mais nos prvisions ne sauraient aller au
del...

                         * * *

Et M. Guy de Maupassant?--Lisez les premiers feuilletons de
_Mont-Oriol_. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis
vient un adultre honnte, comme en rclament les femmes vertueuses.
C'est une trahison. Si les crivains se mettent comme cela  changer
leur manire, il n'y a plus de scurit pour le lecteur.

                         * * *

Et le thtre?--On nous annonce _Francine_, l'oeuvre d'un jeune, si
jeune qu'on ne peut gure deviner ce qu'il nous rserve, celui-l. Puis,
M. Henri Meilhac crira un acte, un seul, mais o il y aura trois
pices. Et les trois pices seront excellentes, et l'acte sera manqu, 
moins que M. Ludovic Halvy... Mais cet acadmicien sera absorb par un
nouveau _Grand Mariage_. Cette fois, la jeune fille aura six millions de
dot, et elle pousera un archiduc, et son frre ne sera plus un
lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.

                         * * *

Et l'histoire?--M. Taine nous donnera enfin son volume sur l'Empire. Il
sera sombre. L'ancien rgime lui avait paru lamentable; la Rvolution
lui a sembl absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacr les pires
conqutes de la Rvolution, le dgotera plus encore. Il verra dans
Napolon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera de
plus en plus pouvant de la sottise et de la frocit de l'animal
humain. Et l'impression du volume pourra bien tre retarde parce qu'il
y aura tant de citations,  chaque page,  chaque ligne, que
l'imprimeur,  court, sera oblig de faire fondre plusieurs milliers de
guillemets.

Et la posie?--On attend de M. Sully-Prudhomme un pome intitul: _Le
Bonheur._ Il fera celui des professeurs de mathmatiques, car les trois
premiers livres de la gomtrie de Legendre s'y trouveront mis en
sonnets. M. Franois Coppe nous donnera quelques pomes populaires et
familiers. Le plus remarqu sera _la Crmire_:

  C'tait une humble femme, une simple crmire
  De Montmartre. Elle tait vaillante. La premire
  Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets,
  De sa pauvre boutique elle tait les volets...

 vieille sibylle, dis-je  la dame, extralucide, vos malices sont
grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de
donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et Mme
Judic continueront de jouer les Judics et les Dupuis. Mais vous ne
m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au
thtre une formule nouvelle, pour parler la belle langue
d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail
tnbreux des bons potes symbolistes...

--Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien
oublier.

--Ce n'est pas de la littrature.

--Qui vous l'a dit?

--Un romancier.




CONTES DE NOL

     Le _Figaro_ a demand des contes de Nol  nos romanciers les
     plus gots. Ces contes paratront dans le numro du 25 dcembre.
     Mais j'ai pu, en semant l'or avec une intelligente prodigalit,
     m'en procurer copie. Voici, pour les gens presss, le canevas de
     quelques-uns de ces petits rcits.


M. PAUL BOURGET.

LES LARMES DE COLETTE.

M. Paul Bourget commence par des considrations gnrales sur la
supriorit du peuple anglais.

... Tous ceux qui ont vcu  Londres ont pu constater cette
supriorit. Elle clate notamment dans le caractre que prend, chez ce
peuple srieux la clbration des ftes dont l'anniversaire de la
nativit de Jsus est l'occasion. Et d'abord ils appellent _Christmas_
ce que nous appelons Nol. Ce dtail, insignifiant au premier abord,
devient minemment significatif quand on l'examine de prs et qu'on
applique  cet examen les procds les plus rcents de l'analyse
psychologique.

L'auteur arrive alors  son sujet. Claude Larcher est all prendre
Colette  sa sortie de la Comdie-Franaise. Ils doivent souper en
tte--tte dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez
Colette. Mais tout  coup la comdienne a ce caprice, d'aller entendre
la messe de minuit  la Madeleine.

Description de la crmonie. Considrations sur ce fait, que l'lment
mondain en est compltement absent.

Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de
loutre,  demi agenouille sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde
son sourire nigmatique, son sourire  la Botticelli. Mais, peu  peu,
l'expression de son visage devient srieuse, et Claude voit deux larmes
rouler lentement dans sa voilette.

Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de
comdienne, sans doute; larmes de nvrose sensuelle, superficiellement
mue par ce qu'il y a de thtral dans cette fte nocturne et dans cette
antithse d'un Dieu naissant sur la paille d'une table... Claude se
mfie.

Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, aprs tout, ce que peut
sentir, devant ce mystre de l'amour divin, celle qui a tant et si
cruellement jou avec l'amour?... Qui sait si elle ne se souvient pas de
son enfance, de sa premire communion? Les filles les plus souilles ont
de ces minutes singulires...

 ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure
imprieusement  l'oreille:

--Agenouillez-vous et priez, je le veux.

Claude obit sans savoir pourquoi.

Ils sortent de l'glise. La comdienne, les yeux encore rouges, dit 
Claude:

--Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais
vraiment je n'ai gure le coeur  souper maintenant. Ne m'y contraignez
pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis point que
cette trange et douce tristesse--ah! si douce!--survivra  cette nuit.
Mais j'prouve un grand besoin d'tre seule... Accordez-moi cette grce,
vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je vous la
demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous en
rjouiriez peut-tre...  demain!...

Claude se mfie bien encore un peu, tant psychologue de son tat; mais
il continue  se demander: Qui sait? Bref, il met Colette dans un
fiacre et rentre chez lui, rveur.

Le lendemain il apprend qu'elle a soup avec le petit Ren Vincy  la
Maison-Dore, et qu'elle l'a ramen chez elle.

Sur quoi il crit un nouveau chapitre, extrmement froce, de sa
_Physiologie de l'amour moderne_.


M. PIERRE LOTI.

NOL  YOKOHAMA.

C'est pendant la nuit du 24 au 25 dcembre 1887. Loti, son frre Yves et
Mme Chrysanthme sont assis sur des nattes, dans une maison de papier.

Ils rvent.

Loti pense  ses anciennes nuits de Nol.

Telle anne, il tait, cette nuit-l, avec la tahtienne Rarahu; telle
autre, avec Fatou-Gaye, la petite ngresse; et, en remontant toujours,
avec la Smyrniote Aziyad, avec la Chinoise Lita-pa, avec la Lapone
Kouroukakal, avec la Montmartroise Nana, et avec beaucoup d'autres
encore...

vocation de petits paysages nocturnes, trs intenses et congruents 
chacune de ces figures fminines.

Il songe que plusieurs sont mortes, et qu'il mourra, et que nous
mourrons tous.

Yves pense  sa Bretagne.

Mme Chrysanthme ne pense  rien.

Loti dit  Yves:

--Tu es triste?

Yves en convient.

Et alors, pour consoler son frre Yves, Loti l'enferme avec Mme
Chrysanthme et va se promener tout seul au bord de la mer.


M. GUY DE MAUPASSANT.

LE BOUDIN.

D'abord, le prambule ordinaire:

... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout 
coup:

--Veux-tu que je te raconte mon premier rveillon  Paris?

J'avais dix-neuf ans; j'tais tudiant en droit, pas riche, etc...

Donc il entre, la nuit de Nol, au bal Bullier. Description brve de ce
lieu de plaisir: le jardin clair par des verres de couleur, les
bosquets, qu'on dirait en zinc dcoup, la cascade et la grotte en
carton sous laquelle on passe...

Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouche,
l'air minable, vtue d'une mchante robe et coiffe d'un norme chapeau,
trs voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec
des rires et des plaisanteries.

... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraches et trop rouges, avec
des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu ple, taient
trs doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche tait saine,
et l'on devinait, sous la robe mal taille, un corps robuste de belle
campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait d dbarquer
tout rcemment sur le trottoir.

Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre  moiti
plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bire. Il lui
propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte
docilement, l'appelle Monsieur et ne le tutoie pas.

Mais, en chemin, voyant son compagnon trs poli et le sentant presque
aussi timide qu'elle, elle s'enhardit, lui explique qu'elle est de la
campagne, des environs de la Fert-sous-Jouarre; que ses parents, de
petits cultivateurs, la croient en service  Paris; et que, ayant tu
leur porc  l'occasion de la Nol, ils lui ont envoy tout un panier de
provisions pour faire une politesse  ses bourgeois.

--Je n'ai pas encore pu y goter, continue-t-elle. Manger a toute
seule... a durerait trop longtemps... Et puis a me ferait trop gros
coeur... Alors, Monsieur, si a ne vous gnait pas... au lieu d'aller 
la brasserie, nous rentrerions chez moi tout de suite... je ferais cuire
le boudin et les crpinettes... a serait gentil et a me ferait tant de
plaisir!

Il lui demande:

--As-tu de la moutarde?

--Tiens, dit-elle, c'est drle, je n'y avais pas pens.

Il entre chez un picier, achte un pot de moutarde, plus une bouteille
de Champagne  trois francs. Il monte, derrire la fille, au cinquime
d'un petit htel garni de la rue Cujas, troit comme un phare.

Description brve de la chambre. Il y a, sur la commode, des
photographies de paysans endimanchs.

--C'est mes parents, dit-elle.

Elle fricote le boudin et la saucisse dans un petit polon sur une lampe
 essence... Puis ils se mettent  table... Elle lui raconte son
histoire (que vous devinez); elle s'attendrit en la racontant; et ses
larmes tombent sur le boudin...


M. FERDINAND FABRE.

MNIQUETTE PIGASSOU.

L'auteur nous confie que, dans son enfance, il aimait dj toutes les
femmes, comme il a continu de faire au grand sminaire de Montpellier.

Donc, le jeune Ferdinand a treize ans; il apprend le latin chez son
oncle l'abb Fulcran, cur de Lignires-sur-Graveson; celle qu'il aime,
c'est Mlle Mniquette, une jolie personne de vingt ans, mi-paysanne et
mi-bourgeoise, fille de M. Pigassou, maire de Lignires.

Il voit souvent Mniquette. Elle vient tous les samedis, et aussi la
veille des ftes, parer l'autel, mettre en ordre les vtements
sacerdotaux. Une fois, M. l'abb Fulcran a trouv son neveu en train de
baiser ces saints ornements, auxquels les mains de Mniquette venaient
de toucher; et le digne prtre, peu clairvoyant, a lou Ferdinand de sa
pit.

M. l'abb Fulcran a pour Mniquette la plus haute estime:

--Mlle Pigassou est une me d'lite, rpte-t-il  tout propos.

... M. l'abb Fulcran et son neveu sont invits  faire le rveillon
chez M. Pigassou; Ferdinand ne se tient pas de joie. De plus, il doit
chanter un _solo_  la messe de minuit; et Mniquette sera l!

Description de la messe de minuit  Lignires-sur-Graveson. numration
des principaux assistants, avec leurs prnoms et profession. Les femmes,
encapuchonnes de noir, ont apport leurs lanternes--Effets de lumire
et d'ombre.

Le jeune Ferdinand, trangl d'motion, rate son _solo_. Il fait un
couac... et voit rire Mniquette, qui est assise sur le premier banc,
du ct de la sainte Vierge.

Son dsespoir est tel, qu'il se sauve dans la sacristie; l, il
dpouille son rochet et sa soutanelle d'enfant de choeur; il ouvre la
porte qui donne sur le cimetire, escalade le mur, se jette au hasard 
travers champs.

Il songe en pleurant:

--Elle ne m'aime pas!

Et il sent si vivement la misre et la vanit de ce monde qu'il s'crie
au milieu de ses larmes:

--Puisque c'est comme a, je me ferai trappiste!

... Aprs la messe, M. l'abb Fulcran est rentr au presbytre: O donc
est Ferdinand? Il pense que l'enfant l'a devanc chez M. Pigassou. Mais
non: personne ne l'a vu.

On se met  sa recherche, et Mniquette finit par le dcouvrir, blotti
sous la remise, derrire une charrette, sanglotant et grelottant.

Elle l'attire par sa blouse, l'interroge, l'apaise, l'embrasse sur les
deux joues.

... M. l'abb Fulcran, toujours aussi clairvoyant, morigne son neveu en
ces termes:

--Vous avez obi, mon enfant,  un sentiment peu digne d'un chrtien. Si
votre voix, novice encore et mal affermie, trompa votre pieuse ardeur,
il fallait accepter cette msaventure comme une preuve envoye par la
divine Providence, et n'en pas concevoir un dpit o je crains qu'il n'y
ait, hlas! beaucoup d'orgueil et de vaine gloire. Vous rciterez avant
de vous endormir un _acte d'humilit_, pour que Dieu vous pardonne.

Ce coquin de Ferdinand rcitera tout ce qu'on voudra. Il est assis
auprs de Mniquette, qui lui sert un gros morceau de saucisse. Il est
heureux...


M. MILE ZOLA.

UNE FARCE DE BUTEAU.

Lise tant morte des suites d'un coup de pied qu'il lui a donn en plein
ventre dans un moment de vivacit, Buteau a pous en secondes noces la
Guezitte, une veuve qui possde les meilleures terres de Rognes. La
Guezitte a un enfant de son premier mariage, Athnas, une petite fille
de huit ans, que Buteau, naturellement, dteste et martyrise.

..... On doit faire le rveillon chez les Buteau. Ils ont invit M. et
Mme Charles, les Delhomme, Jsus-Christ et la Trouille (car la mort du
pre Fouan a rconcili toute la famille). En attendant, les femmes sont
 l'glise, et les hommes au cabaret, o Jsus-Christ explique aux
camarades que c'est son jour de naissance et se livre l-dessus  des
plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter.

Buteau, bon garon, est rest chez lui pour aider sa femme. Il a, d'une
taloche, renvoy dans sa soupente la petite Athnas qui parlait d'aller
 la messe de minuit.

Prparatifs du rveillon. Longue description coupe de fragments de
dialogue extrmement familiers. Joie de Buteau  la pense qu'on va
s'en fourrer jusque-l.

... On s'aperoit qu'il n'y a plus d'eau-de-vie. Buteau envoie la
Guezitte en chercher un litre chez Macqueron. Comme il fait un temps 
ne pas f..... un cur dehors, Buteau prfre garder la maison:
T'inquite pas! je mettrai la table pendant ce temps-l. Et il entre
dans la chambre, o est l'armoire au linge..

..... Il aperut, sous la chemine, une paire de petits sabots, les
sabots d'Athnas, que l'enfant avait dposs l, en cachette, confiante
dans la visite du petit Jsus.

--N... de D...! gueula Buteau; je t'en vas f... moi, des trennes,
enfant de g...!

Mais tout  coup il se calma. Mme une gaiet passa dans ses petits
yeux jaunes, comme s'il rigolait intrieurement  la pense d'en faire
une bien bonne.

Il serra les lvres, comme quelqu'un qui fait un effort et qui
s'prouve, dfit ses bretelles et...

Non, dcidment, je ne puis vous dire ce que dposa Buteau dans les
petits sabots d'Athnas.


M. CATULLE MENDES.

LE NOL DE JO.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . Jo et Lo. . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . La main de Lo. . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . une tideur de manchon.
  . . . . . . . le Jsus de cire. . . . . . . .
  . . ptales de rose. . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




TABLE DES MATIRES


  STENDHAL.--_Son journal_ (1801-1814).                              1
  BAUDELAIRE.--_Oeuvres posthumes et correspondance indites._      17
  PROSPER MRIME.                                                  33
  BARBEY D'AUREVILLY.                                               43
  PAUL VERLAINE ET LES POTES SYMBOLISTES ET DCADENTS.             63
  VICTOR HUGO: _Toute la lyre._                                    113
     --        _Pourquoi lui?_                                     140
  LAMARTINE.                                                       150
  GEORGE SAND.                                                     159
  M. TAINE ET NAPOLON BONAPARTE.                                  169
  M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLON.                                  185
  SULLY-PRUDHOMME.--_Le Bonheur_.                                199
  ALPHONSE DAUDET.--_L'Immortel_.                                217
  ERNEST RENAN.--_Le Prtre de Nmi_.                            245
  MILE ZOLA.--_L'Oeuvre_.                                       263
     --        _Le Rve_.                                        279
  PAUL BOURGET.--_tudes et portraits._                            291
  JEAN LAHOR.                                                      301
  GROSCLAUDE.                                                      309
  PRONOSTICS POUR L'ANNE 1887.                                    321
  CONTES DE NOL.                                                  331





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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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